Les multiples casquettes de Danny Ainge

« J’avais une grippe, » se remémore Danny Ainge. « J’étais là, dans mon bureau, enrhumé, le nez bouché, et j’ai décidé de rentrer chez moi. »

Aussitôt dans sa voiture, il appela alors son médecin, qui l’incita à passer à son cabinet afin de l’examiner et lui prescrire quelque chose avant de l’envoyer se coucher.

« Tout au long de la nuit, j’avais mal au torse, » poursuit Ainge. « Je me réveille, il était cinq heures ou quelque chose comme ça, et j’avais toujours mal. Mon bras gauche était engourdi. Ma femme a aussitôt sorti son iPad et de l’aspirine. Je prends un cachet et elle me dit ‘allons à l’hôpital, tout de suite !’ Elle venait de regarder sur Internet et ajouta ‘Tu as les symptômes d’une crise cardiaque, alors on y va !' »

« J’ai répliqué : ‘Non, non, ça va, je n’ai pas mal à ce point-là.’ Je me suis levé, j’ai pris une douche, je me suis habillé, mais ça ne faisait qu’empirer petit à petit. Donc j’ai accepté qu’on aille aux urgences. Une fois dans la voiture, on avait dix minutes de trajet et je n’en pouvais plus. La douleur s’intensifiait toujours plus. »

Ce jour qu’évoque Ainge, c’est le 16 avril 2009. À l’époque, le tout juste cinquantenaire ne se ménageait pas. Ses nombreuses responsabilités le fatiguaient. S’il avait été seul à cet instant, sans l’aide de son épouse, aurait-il survécu ?

« Heureusement qu’elle était là, et qu’elle a eu l’intelligence de me bousculer, » admet-il. « Sans elle, je pense que je ne serais pas allé à l’hôpital de moi-même. »

Devant lui allaient désormais se dresser de nombreuses questions sur le sens de sa propre vie. À force de toujours donner de sa personne auprès de tous les gens comptant sur lui, sa famille, ses proches, ses amis, les Celtics, leurs propriétaires, leurs employés, leurs fans, ou encore l’église mormone qui lui confiait de plus en plus de responsabilités au fil des ans, il allait désormais devoir se demander ce qui lui semblait le plus important, ce qu’il essayait d’accomplir.

Lui qui avait toujours tout réussi se retrouvait à présent en danger de mort pour les mêmes raisons.

En surpoids, surchargé de travail, face à des antécédents d’infarctus dans sa famille qu’il ne pouvait plus ignorer, Ainge allait dorénavant devoir s’établir un nouveau mode de fonctionnement, reconsidérer son planning. L’une des discussions qui l’aida à entamer ce processus, c’est avec son fils Austin qu’il l’eut. Austin Ainge, le fils aîné des six enfants du GM des Celtics, travaillait déjà avec lui à l’époque et avait pu voir de près son père se tuer à la tâche, ayant toujours du pain sur la planche.

« Lorsque j’ai fait ma crise cardiaque, il a tout de suite réagi en me disant ‘Pourquoi es-tu Évêque ? Tu dois cesser de l’être, tu as déjà trop de choses à gérer comme ça,' » se souvient-il. En 2008, Ainge avait en effet élevé au rang d’Évêque de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours (mormonisme). « Je voyais les choses d’une façon diamétralement opposée : pour moi, si je devais mettre fin à certaines de mes activités, c’était tout sauf celle d’Évêque. »

***

Demain, à 21h en France (15h à Boston), les horloges marqueront la fin du marché des transferts de cette saison NBA 2014-15. Cette date-butoir est l’une des préférées de Ainge, qui explore tous les transferts possibles. Ses rivaux au sein de la ligue le savent.

« C’est probablement le meilleur GM en NBA, » avance Daryl Morey, lui-même GM des Houston Rockets et ancien collaborateur d’Ainge aux Celtics. « Regardez dans quel état étaient les Celtics en 2003, lorsqu’il est arrivé, et rendez-vous compte qu’il leur a fait gagner le titre cinq ans plus tard. Cette métamorphose, c’est du jamais vu pour moi. Ensuite, regardez ce qu’il a fait avec Boston récemment. Je n’ai jamais vu une équipe être aussi bien démantelée que là, avec tous les choix de draft qu’il possède et la flexibilité qu’il a créée. Les gens ne s’en rendent pas encore compte car l’équipe n’a pas encore obtenu de résultats, mais ils verront. »

Ainge, tel les grands joueurs capables de prendre ce que la défense leur laisse, a réagi aux plus récentes modifications de la convention collective liant les joueurs et la ligue. Il a ainsi récupéré un premier tour de draft en libérant Doc Rivers afin que ce dernier puisse entraîner les Los Angeles Clippers. Il a également envoyé Paul Pierce, Kevin Garnett et Jason Terry aux Brooklyn Nets en échange de trois premiers tours de draft et d’autres éléments ayant par la suite permis d’en récupérer deux autres, ainsi que le droit d’échanger son choix 2017 avec celui de ces mêmes Nets, qui sont sur le déclin. Les transferts de Rajon Rondo, Jeff Green et tous les autres n’ont fait qu’injecter toujours plus de flexibilité financière, de tours de draft et de sang neuf dans l’effectif des Celtics. Résultat ? Sur les quatre prochaines drafts, Ainge pourrait avoir la main sur un maximum de 26 choix, dont possiblement 12 au premier tour.

« Je crois qu’il a établi un record NBA pour le nombre de tours de draft, » se vante Wyc Grousbeck, le propriétaire majoritaire des Celtics, qui a entièrement confiance en Ainge pour maximiser la valeur de ces atouts. « C’est ce qu’il faut faire, à présent, car les équipes ne transfèrent plus leurs bons joueurs comme avant. Plus aucune équipe n’est en délicatesse avec ses finances. »

Il ajoute : « Quand on y repense, nous avons été capables d’assembler une équipe championne à partir de joueurs choisis en quinzième position, tout au plus. Al Jefferson a été un des éléments majeurs dans le transfert de Garnett, et des joueurs comme Tony Allen, Kendrick Perkins, Rajon Rondo… ce n’étaient pas des top 5. Le seul top 5 qu’on a eu, on l’a utilisé pour faire venir Ray Allen. »

L’été dernier, on se souvient qu’il a essayé d’utiliser ses nombreux tours de draft pour faire venir Kevin Love dans un transfert, dans le but de l’associer à Rondo tout comme il avait associé Allen et Garnett à Paul Pierce. Mais Rondo n’est pas Pierce, et a semble-t-il moins convaincu les gros poissons que Pierce n’en avait été capable.

« Les joueurs les plus durs à trouver dans cette ligue, ce sont ceux qui peuvent marquer des paniers en fin de match, qui peuvent les gagner, » déplore Ainge. « Paul était dans le top 5 ou 6 de la ligue à l’époque, et c’était notre meilleure arme, bien devant KG, Ray et Rondo. »

Désormais, Ainge compte miser toujours plus sur la jeunesse jusqu’à ce que les Celtics soient en mesure de conclure un gros transfert et accélérer leur processus de reconstruction. En sa qualité de président des opérations basket de la franchise, il est capable de maintenir cette stratégie avec plus de cohérence que jamais, malgré le bilan de 45-88 depuis l’arrivée de Brad Stevens en tant qu’entraîneur. Sa lucidité, c’est en partie à son attaque de 2008 qu’il la doit.

« Il lui a fallu du temps pour s’en remettre, » confie Austin Ainge, passé comme son père par Brigham Young University et désormais bien installé au sein de l’équipe dirigeante des Celtics. « Il y avait quelques problèmes qui persistaient, notamment au cœur. Il a fallu que des gens prennent le relais à l’église et au sein de l’équipe pour qu’il puisse souffler et surmonter cette épreuve. »

Qu’est-ce qui compte le plus pour les Celtics ? Dans son bureau en banlieue de Boston, seulement accompagné des bruits et des cris des joueurs qui s’entraînent juste en dessous, Ainge est facilement capable de définir les étapes qui remettront l’équipe sur le chemin de la victoire, mais sait combien celles-ci sont plus difficiles que jamais à franchir.

« Nous ne pouvons pas forcer les choses, » reconnaît-il. « Les souhaiter ne suffit pas. Nous ne pouvons pas provoquer les changements, car c’est ce qui nous ferait faire des erreurs. J’ai vu des gens saisir des opportunités avec brio, et d’autres passer leur tour. Je pense que l’énergie collective que l’on a entre nous, les coaches et les propriétaires peut faire la différence. Il faut de la patience pour construire une équipe championne. Je suis quelqu’un de patient. Et c’est mon rôle que de vendre les vertus de la patience aux propriétaires et aux coaches. C’est important de ne pas chercher de raccourcis pour atteindre le sommet. »

 

Grousbeck, ainsi que Steve Pagliuca, l’autre propriétaire majoritaire, et Stevens semblent tous sur la même longueur d’onde. Ils comptent sur Ainge pour faire des défaites d’aujourd’hui des victoires de demain, transformer le potentiel en résultats et voir le meilleur dans chaque élément. Tout est question d’équilibre.

***

« Ma mère ne voulait pas que je fasse du sport, car elle avait vu ce que ça pouvait donner, » raconte Ainge. « Mon père était un athlète formidable, et s’est blessé au genou de façon si grave qu’il n’a pas pu rejouer au niveau universitaire. Mon frère a reçu des menaces de mort de la part d’autres équipes en pleine saison de football. Elle a voulu m’épargner tout ça. »

Le basketball à haut niveau a bien changé depuis. Si Ainge était né quelques décennies plus tard, s’il était à la fac de nos jours, il serait classé parmi les tous meilleurs du pays. Tout le monde connaîtrait sa valeur, tout le monde pourrait le classer. À l’époque, personne n’en était capable.

« Je savais que j’étais bon au lycée, mais j’ignorais à quel point, » explique-t-il, lui qui a fait carrière en NBA pendant 14 saisons du haut de son mètre 96. « En quittant le lycée, je savais que je quittais une très bonne équipe, dont j’étais probablement le meilleur élément mais sans laquelle je n’aurais rien pu réussir. Puis je suis arrivé à BYU, où quatre extérieurs avaient choisi de rempiler, et qui venait de recruter le joueur de l’année de l’Utah. Au cours du premier mois, je n’ai pas eu l’occasion d’en faire beaucoup, et je commençais à me demander si j’aurais du temps de jeu au cours de l’année, honnêtement. Je n’en avais pas la moindre idée. Je ne brillais pas particulièrement lors des entraînements, j’étais cantonné aux deuxièmes et troisièmes équipes, je ne me retrouvais jamais avec les titulaires. J’ai commencé à douter. En plus, j’avais des difficultés côté scolaire, je venais de recevoir le premier ‘C’ de ma vie et ça me minait. Puis un jour, on avait une sorte de match de gala et il y avait 18 000 spectateurs dans les gradins du Marriott Center pour nous voir jouer. J’ai inscrit environ dix points en première mi-temps, en jouant un peu mieux mais pas spécialement bien. Et en seconde mi-temps, le coach a aligné tous les nouveaux dont je faisais partie contre les plus anciens, et j’ai marqué 32 points dans cette deuxième partie du match. Devant les 18 000 personnes ! »

Au lancement de la saison, Ainge était devenu titulaire et s’inclina avec son équipe face à UCLA, sur le score de 73-75. Quatre ans plus tard, il traversa tout le terrain en cinq secondes afin d’inscrire le panier de la gagne face à Notre Dame dans le cadre du tournoi NCAA. Au cours de ses étés, il jouait avec l’équipe de baseball des Toronto Blue Jays, frappant ,220 sur trois saisons en American League avant de signer avec les Celtics en 1981 et devenir basketteur à temps complet.

Ce n’est que des années plus tard qu’il prit la mesure de ce qu’il avait accompli, à l’occasion de la célébration des 25 ans de la victoire de son équipe de North Eugene High School dans l’état de l’Oregon, pour laquelle les matchs étaient rediffusés. Au cours des festivités, il ne pouvait s’empêcher de se regarder jouer avec un recul qui par la suite définit sa nouvelle carrière. Il n’en revenait pas.

« C’est là que j’ai compris que j’étais bien meilleur qu’eux, » rigole-t-il. « En voyant des images d’époque. Avec ce que j’avais accompli par la suite, je me suis dit que j’étais déjà vraiment bon, et je n’en avais pas conscience à l’époque. »

Il était désormais capable de se juger de façon objective, tout comme il juge des milliers de jeunes depuis douze ans avec les Celtics. Il était devenu capable de s’auto-évaluer et de voir où son talent allait l’emmener avec beaucoup plus de clarté qu’à l’époque où il avait la balle en main.

« Ce n’est pas quelque chose qu’on m’a fait comprendre, » dit-il au sujet de ses qualités. « Mes parents, mes entraîneurs, mes amis, personne ne m’a jamais dit ça. »

Il ajoute cependant, avec le sourire : « Je me souviens d’un ami, c’était à l’époque du lycée et on avait une fête. Il y avait beaucoup de trucs qui tournaient ce soir-là, des joints, de l’alcool. Tous mes copains à la soirée se faisaient tourner ça, et pas moi. Jusqu’au moment où un type me tend son joint. Là, mon ami, qui était pourtant bien éméché, intervient et me lance ‘Non ! Tu as un futur bien trop brillant pour ça ! Tu as beaucoup plus d’avenir que nous !’ C’est la seule fois où l’on m’a dit quelque chose du genre. »

Sa place en NBA, c’est à ses qualités d’athlète qu’il la doit. Mais une fois dans la grande ligue, c’est son mode de vie qui le différencia des autres. En bon mormon, il ne consomme ni alcool ni drogues. Ainsi, après chaque titre remporté, alors que le champagne coulait à flot au sein des vestiaires des Celtics, Ainge ne prévoyait rien d’autre qu’une soirée en compagnie de sa femme, ses enfants et un verre de soda à l’orange. Tant de choses le rendait différent.

Serait-il devenu le même joueur, la même personne, s’il avait été supervisé aujourd’hui ? S’il avait eu conscience de son talent, l’aurait-il pleinement exploité ?

« Si je n’avais pas fait preuve d’humilité, je n’aurais peut-être pas autant bossé », avoue-t-il. « Chaque soir, je devais me préparer, savoir tout ce dont un Isiah Thomas était capable car il pouvait à tout moment m’humilier, être prêt à jouer contre Michael Jordan ou Magic Johnson. C’est la peur de l’échec qui m’a poussé à en faire plus, et à toujours me préparer plus afin d’affronter les autres. C’est ma façon d’être, je suppose. J’ai toujours cette peur de l’échec aujourd’hui. »

Autres interrogations : s’il avait eu un mode de vie banal, aurait-il pu un jour se retrouver en charge de l’équipe la plus victorieuse de l’histoire de la NBA ? Ne pas céder aux tentations, cultiver sa différence et conserver ses convictions n’a pas été simple. Cette intégrité qui le caractérise a contribué à bâtir sa valeur dans sa vie professionnelle après sa retraite, notamment lorsqu’il est devenu coach des Suns après avoir été commentateur TV, puis GM des Celtics.

« Ce que j’ai fait en tant que joueur y a bien entendu joué un rôle, mais beaucoup de joueurs en ont fait au moins autant, » relativise-t-il. « Donc si ce n’est pas pour ma façon d’être, je ne saurais expliquer ce qui m’a permis de saisir ces opportunités. »

***

Au moment d’embaucher Ainge, Boston n’avait remporté que trois séries de playoffs en quinze ans. Ainge, de son côté, n’avait pas la moindre expérience dans les bureaux d’une équipe. Cinq ans plus tard, il menait Boston au sommet de la NBA, tout en se définissant en tant que GM sur plusieurs points :

1. Le « brain-typing » : La toute première embauche effectuée par Ainge en tant que GM, ce fut celle de Jon Niednagel, surnommé le ‘Brain Doctor’. Niednagel pense qu’il est possible, dans une certaine mesure, de déceler certaines prédispositions des gens et de leur découvrir une nature qui les conduira à certains comportements. Ses analyses (en anglais) ont fourni à Ainge un point de vue unique qui l’a aidé à mesurer le potentiel de jeunes joueurs.

« Chaque personne est différente, et nécessite qu’on la traite différemment, » explique Ainge. « Je ne me contente pas de tolérer les différences de caractère, je leur confère de la valeur. J’aime que les gens soient différents. »

2. La vidéo : À l’époque où Ainge coachait les Suns, il s’est lié d’amitié avec celui qui était le coordinateur vidéo de l’équipe, Garrick Barr. Par la suite, Barr a fondé Synergy, un service web qui offre désormais aux équipes NBA de nombreuses analyses vidéo et des données. Ryan McDonough, embauché en 2003 par Ainge, sortait tout juste de North Carolina et ne possédait pas la moindre expérience dans le basket lorsqu’il fut assigné aux analyses vidéo des joueurs universitaires. En 2013, McDonough est devenu GM des Suns.

« Il est très heureux de voir McDonough réussi, tout comme il l’est pour nos anciens joueurs, » confie Austin Ainge au sujet de son père. « Il est fier de voir que Perk, Tony Allen, Al Jefferson sont des leaders au sein de leurs équipes. C’est quelque chose qui le rend vraiment heureux. »

3. Les statistiques avancées : « C’est le premier GM à les avoir utilisées, c’est une certitude, » affirme Morey, qui a travaillé chez les Celtics au sein du département basketball et du département financier, puisqu’il a défini la valeur de l’équipe pour le compte du groupe de propriétaires menés par Grousbeck. Peu après, Morey fut rejoint par Mike Zarren, un avocat spécialisé dans l’analyse de données à la Freakonomics (en anglais) par la suite devenu assistant GM.

« C’est rare de voir des anciens joueurs aussi tournés vers le futur que lui, » glisse Morey. « Il a tout de suite vu l’intérêt des analyses que nous faisions, et a su les intégrer dans son processus décisionnel. Bien sûr, il avait ses propres opinions sur les joueurs. Avec Mike, nous travaillions tous deux sur un premier jet, et lorsque nos résultats confirmaient la pensée de Danny, cela renforçait ses convictions. Lorsque ce n’était pas le cas, il essayait de comprendre ce qu’il pouvait manquer, il nous posait des questions et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il sache comment les utiliser. »

4. Le choix d’avoir un staff réduit : Alors que d’autres franchises agrandissent leur réseau de scouts afin de suivre toujours plus de joueurs à travers le monde, Ainge a choisi de ne rester que peu entouré. Avec l’aval des propriétaires, l’ensemble des décisions sur les joueurs est pris par Danny Ainge, Mike Zarren, Austin Ainge, le directeur du scouting Dave Lewin, le coach Brad Stevens (qui, en sa qualité d’ancien coach universitaire, connaît pas mal de joueurs se présentant à la draft), les scouts Jake Eastman et Remy Cofield, et enfin David Sparks et Drew Cannon, spécialistes des statistiques avancées du basketball.

« Je veux que ce soit eux qui voient tout, » affirme Ainge. « Je ne veux pas de scouts locaux qui ont déjà leur propre opinion sur tel ou tel joueur et ne sont pas capables de les comparer à d’autres qu’ils n’ont pas vu en Espagne. »

Tous les scouts savent que Ainge leur demandera leurs opinions sur chaque joueur, « mais c’est Danny qui prend la décision finale, » indique Grousbeck.

5. Un entraîneur de niveau NCAA : La pratique était taboue avant que Stevens ne soit embauché par Ainge en remplacement de Rivers en 2013. Les deux hommes ont de très bons rapports, se côtoient au bureau comme à leurs domiciles respectifs, au golf ou au cours de balades aux environs du siège des Celtics. En revanche, Ainge ne participe que rarement à la vie de groupe lors des déplacements de l’équipe, persuadé qu’il faut donner au coach de l’espace. Stevens ne peut que retourner la pareille :

« J’ai horreur de le déranger les dimanches, et je le fais le moins souvent possible, » confesse-t-il. « Il en parle peu, mais c’est un fervent croyant. »

***

« Dès l’instant où j’ai vu Chris Paul jouer, j’ai su sans l’ombre d’un doute qu’il s’agissait d’un joueur à part, » annonce Ainge. « Je l’ai vu à Duke, lorsqu’il venait d’arriver à Wake Forest. Ce n’était pas son meilleur match, mais son talent était saisissant, que ce soit au niveau athlétique comme au niveau mental, ou encore dans sa dureté et sa dimension physique. Il avait une telle confiance en lui, quand bien même ses tirs ne rentraient pas et caetera. Il avait ce truc en lui qui faisait que je ne pouvais que m’extasier en le voyant jouer. »

En 2005, Ainge tentera alors de récupérer le troisième choix de la draft, propriété de Portland, en échange de Pierce. Le transfert n’aboutit pas et Paul se verra sélectionné en quatrième position par les New Orleans Hornets, après Andrew Bogut, Marvin Williams et Deron Williams.

« Cette année-là, Chris Paul était clairement le numéro un pour moi, » dit-il. « Je le sentais, même si le staff et les entraîneurs ne partageaient pas mon avis. »

Cette peur de l’échec qu’évoque Ainge ne l’a que très rarement (voire jamais) empêché de prendre les tirs importants dans sa carrière, même lorsqu’il évoluait aux côtés de futurs Hall of Famers tels que Larry Bird, Kevin McHale, Robert Parish ou Dennis Johnson à Boston.

Cet mentalité effrontée qui le caractérise s’est également manifestée plus tard : Ainge confie que peu après avoir été nommé assistant coach des Suns en 1996, il recommanda à Phoenix de prendre Steve Nash avec le quinzième choix au cas où les Suns ne parviendraient pas à obtenir Kobe Bryant, qui était leur priorité.

« J’étais un peu seul à croire en Nash pour Phoenix, » détaille Ainge. « Un jour, Jerry Colangelo m’a pris à part et m’a dit ‘Les autres membres du staff pensent que tu aimes Nash parce qu’il te ressemble dans le jeu, et c’est souvent comme ça que fonctionnent les anciens joueurs.’ Et ça m’a fait réfléchir : est-ce pour cela que j’aime Nash ? Ont-ils raison ? »

En 1996-97, après un début de saison à 0V-8D pour les Suns, Ainge fut rapidement nommé coach et apposa tout de suite sa patte en modifiant les règles pour les déplacements. Ainsi, les épouses des joueurs étaient désormais invitées à prendre part aux déplacements de l’équipe, mais pas les petites amies.

« Les gars du staff qui étaient contre la draft de Steve Nash pensaient que puisque j’étais devenu coach, je le faisais jouer car j’avais besoin qu’il réussisse ses débuts en NBA. Je ne me suis jamais comparé à lui. Quinze ou vingt ans plus tard, je n’ai jamais vu un joueur qui ressemblait à lui ou à moi… puis, peu avant la draft 2006, on m’a reproché d’aimer J.J. Redick. Ils me disaient ‘Tu l’aimes parce qu’il te rappelle le joueur que tu étais.’ C’est intéressant qu’ils l’aient vu comme ça. »

Jerry Colangelo a une version légèrement différente :

« Il n’était pas question d’un joueur que nous n’avions jamais envisagé de prendre auparavant, » dit-il au sujet de Nash. Quant aux comparaisons, il reconnaît qu’elles n’avaient pas vraiment lieu d’être : « Peut-être dans leur tempérament et leur éthique de travail, » avance-t-il. « Mais pas au niveau de leurs qualités. Ce sont deux joueurs différents. »

Ainge se pense capable d’évaluer des joueurs, mais sait toutefois qu’il peut manquer de certitudes sur beaucoup de joueurs à chaque draft. Sa confiance lui fait donc miser sur ses certitudes. Pourtant, il a trop souvent manqué de cette confiance pour faire ses choix, même avec tout l’entourage d’assistants (Niednagel, Zarren…) qu’on lui connaît.

« Parfois, c’est trouble, je ne suis pas sûr de moi, ça ne me semble pas évident, » admet-il. « Par exemple, lorsque je suis en 17e ou 18e position et qu’on a trois jeunes à départager. Mon staff est sur tous les fronts, ça se joue à pile ou face ou je fais confiance à celui qui a le plus vu tel ou tel joueur, qui a une opinion très tranchée là où je n’en ai pas. Je me fie à eux pour faire certains choix, car tous ne sont pas faciles. »

***

D’après Ainge, la décision de transférer Rondo à Dallas (dans un transfert à cinq joueurs qui a permis à Boston de récupérer plusieurs tours de draft et une trade exception de 13 millions de dollars) a été votée à l’unanimité par les dirigeants. Ainge a ainsi soumis la problématique aux propriétaires et à son staff de la façon suivante :

« Notre équipe est-elle assez bonne pour le faire rester ? Est-ce un joueur que nous voulons payer 110 millions pour les années à venir ? Rondo savait cela, » rétorque Ainge au sujet du joueur qui fêtera ses 29 ans dimanche et qui est dans sa dernière année de contrat. « Il avait également des questions, du type ‘Ai-je envie de rester ici ? Que puis-je obtenir sur le marché ?' »

Ainge enchaîne :

« L’équation n’est pas évidente : on a là un meneur qui score peu, qui n’est plus un grand défenseur, mais qui reste un génie de la passe, et il faut lui donner tout cet argent ? C’est comme ça que nous l’avons jugée. Maintenant, il se retrouve dans une équipe dans laquelle les joueurs qui l’entourent sont plus adroits que les nôtres, et ses passes, son expérience du titre, son intelligence sont autant de bonus pour Dallas. »

Ainge ne pouvait être certain qu’une offre au maximum à Boston pourrait faire rester Rondo alors que les Knicks de Carmelo Anthony et les Lakers de Kobe Bryant l’attendaient. La meilleure décision, selon Ainge, était de récupérer ce qu’il pouvait en retour tout en se concentrant sur le futur au poste de meneur, Marcus Smart. Le sixième choix de la draft 2014 montre en effet qu’il a le potentiel pour devenir un meilleur défenseur et un meilleur shooteur que Rondo.

« J’ai adoré ces années qu’on a passé ensemble, bien qu’il n’ait jamais été facile avec les entraîneurs ou même avec moi lors de nos entretiens, » glisse Ainge. « J’adorais son intelligence, son envie de toujours devenir meilleur. Il s’est mis quelques limites tout seul, mais il a beaucoup grandi ici et ça me rend heureux. »

Ainge éprouve de la compassion pour des joueurs tels que Rondo, qui a confié avoir des problèmes de confiance liés à un père l’ayant abandonné pendant son enfance.

« Lorsque je vois d’où viennent certains jeunes, je me demande souvent si j’aurais réussi tout ce chemin à leur place, » avoue-t-il. « J’ai énormément de compassion pour eux. Certains ont dû vaincre des démons de leur enfance, des choses que l’on ne peut ignorer. Je crois que j’ai toujours apprécié la compagnie de ce genre de personnes, des personnes qui ont une revanche à prendre sur la vie, qui ont des histoires comme celles de Tony Allen, Delonte West ou Marcus Smart. Ils n’ont pas eu des vies faciles. Ce sont des personnes qui m’impressionnent, car elles ont réussi malgré leurs environnements de départ, même si elles restent liées à ces milieux-là. J’adore les voir réussir, j’adore les voir relever les défis qui se présentent à elles. »

Un des joueurs que Ainge aurait aimé pouvoir aider se nomme Robert Swift. Ainge se souvient très bien de ce pivot de 2m16 en provenance de Bakersfield, Californie, drafé en 12e position par Seattle en 2004.

« J’aimais beaucoup ce gosse, » confie Ainge. « Aujourd’hui encore, personne ne pourra me convaincre qu’il n’avait pas les outils pour devenir un bon joueur NBA. Dans un cadre différent, une autre équipe, avec la santé… »

Swift a disputé 97 matchs NBA en quatre saisons, avant d’être coupé par Oklahoma City en 2009. L’an dernier, après avoir été arrêté pour possession illégale d’arme à feu, le Seattle Post-Intelligencer résumait la vie de Swift ainsi : les procureurs de King County décrivent Swift, 28 ans, comme un héroïnomane possédant de nombreuses armes à feu ayant aidé son dealer devenu colocataire à récupérer de l’argent lié à une histoire de drogue.

« C’est une histoire triste, » se lamente Ainge. « On ne saura jamais… »

***

« Au sein de l’église que je fréquente, nous sommes tous amenés à servir, » explique Ainge. « J’ai été ce que l’on appelle Grand Prêtre (Aaron), et avant cela, j’enseignais tous les mardis soirs à l’église aux universitaires du coin, et à peu près 25 élèves venaient. Encore avant ça, j’enseignais le dimanche aux jeunes de 15 à 16 ans, ce que j’adorais également faire. Du coup, lorsque j’ai été nommé Évêque, j’étais stupéfait. Plus de responsabilités, donc plus de temps que toutes mes autres activités. J’en suis venu à me demander si j’en étais capable. La congrégation à laquelle j’appartiens compte environ 500 personnes. Les responsabilités de base d’un Évêque sont de veiller sur les paroissiens, renforcer les liens qui unissent les familles et aider ceux qui sont dans le besoin. Garder le troupeau, si j’ose dire. »

La chance qu’a eu Ainge pour parvenir à mener à bien toutes ses missions, c’est d’avoir pu compter sur son entourage :

« J’ai réussi à le faire et à gérer mon planning grâce à tous les assistants et les personnes formidables qui m’entourent. Ça n’a pas été facile de m’organiser. Je passais la plupart de mes dimanches à aller de maison en maison dès la fin de mon service à l’église, à aider et rendre visite aux malades et aux pauvres, à visiter les plus faibles dans les hôpitaux, à conseiller les gens, toujours le dimanche mais aussi les mercredis soirs. » Pour certains, ça ressemble à un rôle de puissant. Mais la réalité, c’est qu’en faisant tout cela, on donne son temps aux autres. On devient leur serviteur, un père pour eux. »

Il continue :

« Le fait d’aider ceux qui sont dans le besoin apporte une grande joie dans la vie, et cela fait relativiser beaucoup de choses dans la vie. Voir des personnes qui arrivent malgré tout à être heureuses apporte beaucoup de gratitude. Ça m’a permis de comprendre que le Christ existe, et que Sa prêtrise est sur Terre. Je ne me suis pas senti inspiré à chaque fois que j’ai béni quelqu’un en posant ma main sur son front, ce serait mentir que de le prétendre. Parfois, les mots qui sortaient de ma bouche n’étaient pas les miens. Mais il y a également eu des fois où, humainement, je n’aurais pas su faire mieux. Quoi qu’il en soit, j’ai toujours ressenti plus d’amour pour la personne recevant la bénédiction. Que celle-ci ait rencontré des difficultés dans son mariage, qu’elle ait lutté avec des addictions, qu’elle ait été malade, qu’elle ait été sur le point de se faire opérer, qu’elle ait eu un cancer, peu importe pourquoi elle recevait une bénédiction, cela m’a toujours rapproché d’elle. J’ai compris que l’amour n’avait pas de limites. »

Ainge fait ensuite le parallèle avec sa vie personnelle :

« Je me souviens de la naissance de ma première fille, je n’imaginais pas qu’on puisse aimer quelqu’un plus que cela. Puis j’ai eu mon premier fils, et je me demandais si je serais capable de l’aimer autant que ma fille. En vieillissant, j’ai compris que l’amour ne connaissait aucune limite, qu’il pouvait se donner à tout le monde.

Avant de ramener cela aux Celtics :

« La vie ne se limite pas au basketball, et plein de choses dans le monde comptent plus que de savoir si les Celtics ont gagné ou perdu. Ce n’est pas ce qui joue sur mon moral. Mais je crois qu’il faut toujours donner le meilleur de soi-même, et je crois que gagner et faire tout son possible pour réussir dans ce que l’on fait est important. Ça a du sens, tout simplement. »

En conclusion :

« Je veux être le meilleur Évêque possible. Je veux être le meilleur GM possible. Je veux être le meilleur ami possible, le meilleur père possible. C’est mon but. Mais je veux également tout faire pour être le meilleur disciple du Christ possible. Pour faire le bien et avoir une influence positive, il faut réussir. Ça fait tout : réussir apporte de la crédibilité aux messages qu’on veut faire passer. »

***

En 2003, les nouveaux propriétaires avaient établi une liste de candidats pour le poste de GM.

« On a donc demandé l’avis de Red, » raconte Grousbeck.

Red Auerbach, qui était alors âgé de 85 ans et qui avait autrefois pris le risque de drafter Ainge alors que ce dernier jouait au baseball avec les Blue Jays, leur fit savoir qu’ils étaient sur la bonne voie.

« Red nous a alors dit qu’il mettrait Ainge au sommet de n’importe quelle liste, » se rappelle le propriétaire des Celtics. « Il nous a dit que c’était un winner, qu’il avait de la chance, qu’il réussissait partout où il passait et qu’il accomplissait ce qu’on lui demandait. Bien sûr, Danny mérite tout ce qu’il a eu, mais je crois que Red croyait réellement aux leprechauns et à la chance. C’est ce qu’il laissait entendre. »

Mais quelle part est réellement laissée à la chance dans un environnement où tout est fait pour réussir ?

Les Celtics et leurs bannières aussi blanches que des fantômes ont toujours mis en avant le travail d’équipe, et ont toujours été présentés comme étroitement liés à leur histoire. Et voilà que se présente un ancien de la maison qui a connu Red Auerbach, apportant avec lui ses idées révolutionnaires et une vraie mentalité d’explorateur de nouveautés.

« Il n’aime pas les réunions formelles, » commence Austin Ainge. « Pour lui, une réunion, c’est lorsqu’il se pointe dans le bureau de quelqu’un, que ce soit un stagiaire ou un propriétaire, et qu’il pose des questions pour obtenir des informations. Que pense telle ou telle personne et pourquoi ? C’est ce qui l’intéresse. On le charrie parfois car il lui arrive de prendre des positions qu’il ne défend pas habituellement, juste pour débattre, tromper l’ennui, voir pourquoi on pense ce que l’on pense. »

Ainge a perdu près de 16 kilos et compte en perdre davantage.

« Beaucoup des échanges que l’on peut avoir avec lui sont gais, » poursuit Austin Ainge. « Il peut rester jusqu’à 22h à regarder des séquences vidéo en compagnie de stagiaires, devant quatre écrans à la fois, des matchs en direct et des compilations faites par Synergy. Il reste là à débattre inlassablement avec les membres du staff. C’est très divertissant. »

Il y a un gros logo sur la porte des bureaux de l’équipe. L’inscription lit BIA. Pas CIA, BIA. Le slogan qui l’accompagne est clair : « In Red We Trust (soit, littéralement, En Red nous croyons). »

« Je préfère notre Basketball Intelligence Agency à n’importe quelle autre en NBA, » confie Ainge avec le même sourire qu’il abordait du temps où il jouait.

Son service de cinq ans en tant qu’Évêque a pris fin en 2013, le reléguant à un poste moins accaparant au sein de l’église. Il a désormais 55 ans, et attend la naissance ses douzième et treizième petits-enfants. Les Celtics perdent, mais leur GM a-t-il déjà semblé plus heureux ? On jurerait qu’il sait où il va et comment s’y rendre.

Bien loin des discussions autour du rôle des statistiques avancées dans le basket, de la pression qu’elles imposent, et quant à savoir si la réussite professionnelle doit se faire au détriment des plus grandes joies de la vie privée, Danny Ainge fait cavalier seul.

Adaptation de l’article de NBA.com « Danny Ainge’s balancing act » par Léo Hurlin

10 Comments on “Les multiples casquettes de Danny Ainge”

  1. Article littéralement énorme! Quel boulot de fou vous avez fait! Chapeau.
    J'avoue que je verrais Ainge d'un autre œil maintenant.

    Merci à vous

  2. Exceptionnel cet article, ça fait un moment que vous n'aviez rien postez, attendez encore un autre moment si le prochain article est d'aussi bonne facture !
    Bravo les mecs.

    1. Merci bien, en ce moment ça n'a pas été facile de gérer le blog avec les études et les vacances, mais là j'étais obligé de traduire ce papier tant il était intéressant.

      1. Pas de problème, prenez votre temps vous n'êtes pas professionnels hein ^^
        Moi ça me va quand le papier est d'aussi bonne qualité 🙂

  3. un article monstrueux, c'est rare pour moi de lire des articles aussi long mais la j'ai pas décroché une seconde
    J'ai toujours adoré Ainge et je suis sacrement fier qu il soit MG de cette franchise que j'aime depuis toujours
    par contre je comprend pas ce truc qu ont les américains avec les mormons :p

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