Evan Turner, de l’indésirable à l’essentiel

Cela aurait dû être un honneur, non une honte. Evan Turner, drafté en deuxième position de la draft 2010 derrière John Wall, aurait dû être encensé, pas ridiculisé. De par sa place élevée à la draft avec les Sixers, Turner a certes empoché des millions de dollars, mais aussi et surtout des milliers de maux de tête. Joueur solide mais pas transcendant, solide rebondeur mais scoreur fantasque et irrégulier, celui qui était censé être un sauveur aura quitté la franchise en tant que colossale déception.

Je n’ai pas scoré 25 points par match en arrivant, et ce fut un problème, expliquait Turner.

Le séjour de Turner à Philly fut tellement compliqué qu’après les matchs, les fans le suivaient jusqu’à sa voiture en hurlant « Dégage, on ne veut pas de toi ! » et en lui criant sans cesse qu’il n’était qu’un flop. Ils attendaient une superstar et ne lui ont pas pardonné qu’il n’en soit pas une.

Il n’y avait aucune sympathie à son égard, a confirmé l’ancien GM des Sixers, Rod Thorn.

L’été dernier, après trois saisons (irrégulières) et demi à Philly et un bref (tout aussi décevant) passage avec les Pacers, Turner s’est à juste titre demandé quelles options il lui restait encore pour la suite de sa carrière, en se remémorant les critiques à son égard : pas de tir, trop frêle, inconstant défensivement, peu enclin à peaufiner sa condition physique…

À ce moment dans sa carrière, Turner avait besoin que quelqu’un lui donne une chance, et c’est ce qu’il a eu grâce à Danny Ainge.

Je n’ai pas eu l’impression que l’on prenait un risque, a déclaré Danny Ainge. J’avais le sentiment qu’Evan (Turner) était un bon joueur, surtout s’il était utilisé d’une certaine manière. Il peut jouer aux postes 1, 2 et 3 et peut également défendre sur chacun de ces postes. Sa polyvalence et son QI basket étaient ses plus grandes forces.

Huit mois après le malaise vécu aux prémices de l’été 2014, Evan Turner est en playoffs avec les Celtics, en étant l’homme à tout faire du cinq de départ mais également un leader pour cette jeune équipe. Il s’est réinventé lui-même, en étouffant les critiques parfois injustement faites à son encontre.

Je pense qu’Evan est incompris, a confié Brett Brown, l’actuel coach des 76ers. D’abord, il adore le basket. Il l’étudie, il le regarde, il veut être meilleur. Entre temps, je pense qu’il s’est perdu. Il se posait des questions. « Pourquoi je ne suis pas meilleur que ce que tout le monde pensait que j’allais être ? » ; il cherchait des réponses. Avec le poids des attentes sur ses épaules, joint au fait que la ville de Philadelphie soit sans pitié, c’est dur de récupérer après cela.

La carrière d’Evan Turner a été ressuscitée sous la tutelle de Brad Stevens, qui lui a confié le ballon en lui disant : « Je m’en fous de ce que tu ne peux pas faire. Montre-moi ce que tu peux faire. » Personne à Boston n’attendait de lui 25 points par match. L’équipe attendait simplement de lui qu’il partage le ballon et surtout, qu’il joue juste.

Cette saison, Evan Turner a enregistré trois triple-doubles, rejoignant un groupe restreint de joueurs d’élite ayant réalisé cela à Boston : Larry Bird, Antoine Walker, Paul Pierce et Rajon Rondo. Rien que ça. Il a également rejoint cette saison Bird, Pierce, Walker, Rondo, Bob Cousy, John HavlicekBill Russell et Jo Jo White, comme étant l’un des seuls Celtics à avoir enregistré 400 rebonds et 400 passes décisives dans une saison.

Ce qu’on voulait pour qu’il restaure sa crédibilité dans la ligue, c’est qu’il trouve une ville dans laquelle il serait content de jouer à nouveau au basket, disait son agent, David Falk. Ce fut Boston. Brad Stevens comprend la façon dont fonctionne Evan. Il fait son auto-critique, donc il n’y a pas besoin de lui hurler dessus. Il suffit de l’encourager et il se reprendra.

Sur le mois d’avril, Turner a délivré 8,3 passes décisives de moyenne, jouant avec brio le rôle de playmaker qui lui a été confié, afin que Marcus Smart et Avery Bradley puissent jouer leur jeu sans ballon. Bien que ses pourcentages au tir soient restés médiocres (31,6% à trois points – record en carrière -, et un pourcentage total aux alentours de 44% au tir), il a également exposé une faculté à inscrire des gros tirs dans le money time cette saison.

Je sais que tout le monde minimise le rôle des shoots à mi-distance, mais il y a tellement de possessions où l’on a besoin de tels tirs, expose Danny Ainge. Evan a cette habilité de se créer ces tirs.

Au printemps dernier, Turner croyait que ses forces allaient lui octroyer une opportunité en or de sauver sa carrière avec les Pacers. Ajout de dernière minute à une équipe prétendante au titre, Turner a bataillé pour des minutes avec Lance Stephenson, agent libre en devenir à l’époque, et a perdu. Stephenson n’avait pas dissimulé son mécontentement à l’arrivée de Turner (et l’insinuation faite que Turner serait son remplaçant s’il venait à partir). Finalement, durant son passage, Turner a beaucoup trop essayé de s’intégrer et en a fait beaucoup trop durant les minutes restreintes qui lui étaient allouées. Malgré ça, Larry Bird, dirigeant des Pacers, était désolé de voir Turner partir.

Evan Turner est un sacré joueur de basket, a confié Bird au départ du joueur. Chaque équipe a besoin d’un gars comme lui, d’un gars qui fait un peu de tout sur le terrain. Il peut jouer sur de multiples postes et peut créer en fin de match, soit en prenant lui-même les tirs, soit en passant la balle. Ce n’était simplement pas le bon fit pour lui ici à Indiana. Le timing était compliqué, ça n’avait rien à voir avec lui, et ça n’était pas sa faute.

Quand la saison s’est conclue, Evan Turner a fait marche arrière pour demander une analyse à Brett Brown, son ancien coach. Brown lui a quasiment ordonné de s’affûter, d’améliorer son tir à trois points, d’arrêter de vouloir trop en faire et de s’impliquer en défense autant qu’en attaque.

Je crois en lui, a déclaré Brown. Chez lui, il y avait une dureté que j’aimais et que je voulais voir plus. Je voyais en lui quelqu’un qui voulait être coaché, qui voulait faire les choses bien.

L’été dernier, Turner a reçu un certain nombre d’appels intéressants, notamment en provenance du GM du Heat, Pat Riley ou de celui des Knicks, Phil Jackson. Les deux équipes ont montré leur intérêt, bien que les Knicks aient été alors dans l’attente de prospects meilleurs que Turner. Riley, lui, s’est renseigné sur ce qui n’a pas été à Indiana et d’après Turner, lui a lancé : « Quoi qu’il se soit passé là-bas, cela veut dire que tes jambes sont reposées. »

Pour Evan Turner, Boston avait du sens. En effet, Brad Stevens, qui l’avait suivi depuis ses exploits à Ohio State, croyait que le moyen de tirer le maximum de Turner était de lui donner le ballon et lui laisser la création du jeu. Cette décision a tout changé.

Avec du recul, Turner a confié que l’un des plus gros inconvénients de son séjour à Philly fut l’insistance de la franchise de vouloir le faire jouer sans ballon.

Quand j’étais là-bas, ils ont voulu me transformer en spot up shooter, ce que je n’ai jamais été un seul jour dans ma vie, a dit Turner. J’étais complètement en dehors de mon élément.

Durant sa saison rookie, Turner a de ce fait eu énormément de mal et a même finalement perdu sa place de titulaire au profit d’un vrai shooteur en la personne de Jodie Meeks. Sa relation avec Doug Collins, son coach de l’époque, était explosive. Thorn (mentionné plus haut, ancien GM des Sixers) s’est alors transformé en intermédiaire et a encouragé Turner à renforcer sa défense pour revenir dans la rotation. Thorn a montré à l’arrière comment ajuster sa position défensive, comment mieux se battre pour passer au-dessus des écrans ou encore tenter de garder au maximum ses appuis au sol lorsqu’un joueur le joue au poste bas. Il lui a également prodigué des conseils sur la façon dont il pouvait garder son sang-froid en toutes circonstances.

Il m’est arrivé de me montrer immature à des moments plus qu’inopportuns, a concédé Turner. Je ne cache rien, et je dois m’améliorer là-dessus. Mais à ce jour, la chose qui m’ennuie le plus, et ça m’ennuie tellement, ce sont les gens qui disaient que je n’étais pas un vainqueur, que je m’en foutais de gagner. Vous pouvez dire ce que vous voulez sur moi en tant que joueur de basket, mais vous ne me connaissez pas en tant que personne.

Turner affirme aujourd’hui que gagner lui importe tellement qu’il en est même venu aux mains à l’automne dernier avec un de ses amis d’enfance autour d’une partie de… Monopoly. Ses coéquipiers et lui sont sur la même longueur d’ondes et sont prêts à la guerre face aux Cavaliers, prêts à contrer les plans d’une équipe prétendante au titre.

Je me sens tellement chanceux d’avoir atterri ici, confie désormais Evan Turner.

Turner est désormais descendu à 98 kilos, soit presque sept kilos de moins que le poids qu’il faisait à Philadelphie. L’arrière reconnait que c’est l’une des choses que lui avait conseillé de faire Doug Collins il y a presque quatre ans.

Doug disait toujours juste. Il en connait des tonnes sur le basket, c’est sûr. Il est extrêmement compétitif, et il me ressemble dans son émotivité, je pense. Honnêtement, je pense qu’il était usé de répondre à des questions sur moi, j’en étais usé moi-même.

Collins a refusé d’être interviewé à ce propos.

Les statistiques défensives de Turner se sont améliorées à Boston, mais cela n’empêche pas Brad Stevens de le rebooster quand son joueur commence à se laisser aller.

Il a prouvé qu’il pouvait être bon en défense, a déclaré Danny Ainge. Donc s’il ne défend pas, Brad le pousse en lui disant : « Dis donc, tu nous as déjà montré que tu savais défendre. On sait que tu peux le faire. »

La venue d’Evan Turner n’a pas soulevé beaucoup de questions à Boston. Ses coéquipiers autant que les supporters l’ont accepté. Il est tellement en sécurité aujourd’hui qu’après deux lancers-francs manqués dans le money time à Denver en janvier, Turner s’était permis de blaguer en disant qu’il l’avait fait volontairement, souhaitant « donner des cheveux gris à Brad Stevens, [car] on dirait qu’il a 15 ans ».

Les chiffres d’Evan Turner sont relativement modestes : 9,5 points, 5,1 rebonds et 5,5 passes décisives par match. Il continue à perdre trop de balles (2,4 par match) et son évaluation moyenne est de 12,88, moins que la moyenne de la ligue. On ne va pas applaudir son différentiel de points lorsqu’il est sur le parquet (-1,56), mais il a trouvé sa voie en tant que joueur polyvalent dans cette ligue, pouvant s’avérer être décisif. Ça n’a pas toujours été beau, mais ça a été efficace.

Je pense qu’il comprend maintenant ce qu’il a besoin de faire, ajoute Thorn. Il a saisi. Ce n’est pas son nombre de points qui va lui apporter des minutes, mais toutes les choses qu’il fait à côté.

Thorn s’est montré ravi de voir la progression de Turner à Boston. L’autre soir, il a pris note d’un drive de son ancien numéro 2 de draft, suivi d’une passe pour Tyler Zeller pour un panier facile.

Il a attaqué le milieu et au lieu d’envoyer un shoot en déséquilibre, il un offert un caviar à Zeller. Son shoot sera toujours irrégulier, je présume, mais il n’a pas peur. Quand il joue avec cette confiance, il peut vraiment avoir de l’impact sur une équipe.

Il faut oublier le passé, désormais, car jeter un coup d’œil en arrière aux tristes jours vécus par Turner serait contre-productif. Aujourd’hui, il se sent bien à propos de lui-même et de son équipe, peu importe ce que dit la feuille de statistiques.

Il y a énormément de croyances sur le fait que la position d’un joueur dans la draft peut avoir un impact négatif, dit Ainge. J’ai l’impression qu’une fois qu’ils se ré-établissent en tant que joueur différents, et que les attentes sont ajustées, cela peut être résolu. L’une des raisons pour lesquelles nous avons signé Evan sur deux ans est que l’on voulait lui donner une chance de se réaffirmer dans la ligue. Nous pensions que cela pourrait prendre un peu de temps, et nous voulions réduire au maximum les attentes afin qu’il joue et s’amuse à nouveau.

L’important aujourd’hui, c’est de redevenir simple, a confié Turner. Fini pour lui d’essayer de se conformer à l’idée qu’ont les autres sur ce qu’il devrait être.

Je dois arrêter de réfléchir comme un ancien numéro 2 de draft et juste être un joueur de basket.

Article traduit par Baptiste Godreau de l’article de ESPN ‘Turner transformed his game to become difference-maker for Celtics

2 Comments on “Evan Turner, de l’indésirable à l’essentiel”

  1. Belle évolution dans son jeu. C'est bon de savoir qu'il est dans une franchise qui fait attention à lui. Avec l'encadrement approprié, il deviendra un très bon playmaker. Il l'a montré au mois d'avril, comme vous l'avez dit.

  2. 44-31.6% aux tirs ça n'a rien de médiocre, qui plus est en voyant les tirs qu'il prend, le plus souvent des tirs contestés, des fins de possession où des shoots "décisifs"

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