La longue route vers le succès d’Isaiah Thomas

Une centaine d’enfants sont regroupés dans les gradins du club de Waltham, alors que des posters de Paul Pierce et Tom Brady grandeur nature ornent les murs de la salle. Isaiah Thomas n’est pas une icône du sport bostonien comme le sont ces deux figures (comme l’indique un garçon venu avec un t-shirt de Rajon Rondo) mais il fera tout pour en devenir une.

Depuis son acquisition en provenance des Suns en février, le meneur de poche d’1m75 a été une véritable révélation, aidant de façon improbable à transformer les Celtics en une équipe de playoffs. Après avoir montré tous ses talents balle en main aux enfants dans ce petit gymnase, est venue l’heure pour lui de répondre aux questions des jeunes.

Un écolier lui demande dans quelle école primaire il est allé, un autre le questionne sur sa nationalité… avant que la personne qui dirige les débats ne demande aux enfants d’aller plus en profondeur dans leurs questions. Une jeune fille lève alors la main :

« As-tu déjà pensé à tout arrêter ? »

La question semble prendre au dépourvu Thomas qui se frotte les mains en gesticulant sur place, ne sachant quoi répondre. Les étudiants ignorent à quel point il a été découragé au collège, jusqu’au point de mentir à son entraineur à propos de problèmes familiaux simplement pour rentrer chez lui. Ils ne savent pas que les gens avaient pour habitude d’essayer de le taper simplement parce qu’ils ne supportaient pas de perdre un match de basket contre un tel freluquet. Ils ignorent tout des larmes du joueur le soir de la Draft NBA, quand son futur est passé de « prometteur » à « incertain » en quelques heures.

« Arrêter ? Non, je n’ai jamais été un lâcheur, répond Thomas. »

.   .   .

Un jour d’été, il y a une douzaine d’année, Jason Terry était chez son père à Tacoma, quand il entendit un bruit sourd dehors. Terry, qui était alors un jeune arrière des Hawks, trouva un petit enfant en train de shooter sur un panier tout seul derrière la maison. Le garçon dit à Terry qu’il était un ami de son plus jeune frère, Curtis, ce à quoi le jeune joueur NBA ne répondit que par un haussement d’épaules avant de rentrer à l’intérieur de la maison.

Vers 10h du soir, je l’entends à nouveau, se souvient Terry. Je ressors, et Isaiah est toujours là, à shooter seul.

La plupart des gens proches de Thomas ont des histoires similaires. La fois où il a bourré son maillot des Lakers bien trop grand pour lui dans son sac à dos pour l’enfiler pour la photo de classe ou encore la fois où son professeur a contacté son père, James, parce qu’Isaiah refusait d’aller aux cours de basket avec des gens de son âge, expliquant qu’il ne pouvait s’améliorer que contre des personnes âgées d’au-moins deux ans de plus.

Même quand il était tout petit, expliquait James Thomas, son père, il aurait gardé sa balle de basket proche de lui comme Linus gardant sa couverture.

Au collège, Thomas sillonnait Tacoma en bus à la recherche des meilleurs adversaires à la manière d’un surfeur à l’affût de la meilleure vague. Si l’entrée dans une salle était payante, il essayait de s’introduire de n’importe quelle manière, d’où l’intérêt d’être petit.

Au départ, sa taille était une réelle préoccupation. Il avait pour habitude de se suspendre à une barre de traction chez lui, espérant que cela étirerait son corps tel un bonbon. Quand il passait des examens médicaux, sa mère, Tina Baldtrip, demandait au médecin de ne pas lui prédire la taille qu’il ferait. Malgré tout, quelque fois, Isaiah demandait et souhaitait avoir une réponse qu’il n’avait pas, rentrant à la maison en sanglots.

Arrivé en troisième (neuvième aux USA), il a réalisé que sa taille ne briserait pas ses rêves de basketteur. Cela le rendait simplement différent. À compter de ce moment, il a voulu devenir le meilleur joueur de l’histoire faisant moins d’1m80.

Capture d’écran 2015-04-29 à 18.46.27

.   .   .

La légende d’Isaiah Thomas s’est rapidement répandue dans le nord-ouest des Etats-Unis. Son coach à Curtis High, Lindsay Bemis, fut approché une fois par un coach de Portland à la recherche de la « super petite souris » (Mighty Mouse en anglais) dont il avait entendu parler. Le père de Jason Terry, qui entraînait à ce moment l’équipe de Thomas, avait pour habitude d’appeler son fils pour lui raconter ses performances éblouissantes.

J’étais là, ‘c’est le petit Isaiah qui shootait derrière chez nous ?’ raconte Terry. Et ensuite il me racontait qu’il venait de marquer cinquante points. Cinquante !

L’arrière des Clippers et natif de Seattle, Jamal Crawford, alors joueurs des Knicks, entendit également des histoires à propos de Thomas. Il entendit parler de lui inscrivant 52 points dans un match à la Key Arena (ancien parquet des Supersonics, ndlr) ou encore de lui dominant des adversaires ayant le double de son âge et le double de sa taille sur des playgrounds.

Les deux joueurs sont devenus amis, Crawford a demandé à Thomas de le rejoindre à sa Summer League, où des joueurs comme Crawford et Terry jouaient, mais également les plus férus street-ballers de Seattle dont les rêves de NBA étaient envolés.

Isaiah continuait de tuer tous ceux en face de lui, alors qu’il n’était qu’au collège, confie Crawford.

Thomas a ensuite accepté une bourse à l’Université de Washington, mais il n’était pas sûr d’avoir un assez bon niveau scolaire pour y réussir. À la fin de l’automne de son année senior, il s’est inscrit à contre coeur à l’école de South Kent (école de garçons préparant au lycée dans les collines du Connecticut), mais en tant que junior.

À cette période, les gens à Tacoma ont pensé que je n’attendrais jamais l’université. Ils pensaient que c’en était fini pour moi.

.   .   .

South Kent était situé à presque 5 000 kilomètres de la maison d’Isaiah Thomas, pour qui la distance semblait encore plus importante. Il est arrivé là-bas durant un hiver froid, gris et le mode de vie rigide auquel il était forcé fut une épreuve pour le joueur : le costume, la présence aux cours religieux obligatoire, le couvre-feu… Thomas a appelé sa mère quasiment chaque soir, lui demandant s’il pouvait rentrer à la maison.

À 16 ans, aller à l’autre bout du pays dans un endroit que je ne connaissais pas, loin de ma famille, fut la plus chose la plus dure que j’ai dû faire de ma vie, confie Thomas. À des moments, je voulais simplement abandonner et partir.

Il a même essayé. Une fois, il a annoncé à son coach, Raphael Chillious, qu’il avait un mariage dans sa famille et qu’il devait rentrer à Tacoma, chose qu’il a faite… mais il n’y avait aucun mariage qui l’attendait. Son coach l’a suspendu trois matchs pour cela.

Le basket était son seul exutoire. Il pouvait aller au gymnase à six heures du matin s’il le voulait, et y retourner le soir, soit seul, soit avec un première année chargé de prendre ses rebonds.

Comme Crawford jouait aux Knicks, Thomas allait souvent dans la maison de celui-ci à White Plains les week-ends, à une heure de train. Ils regardaient les matchs ensemble et jouaient l’un contre l’autre sur un terrain extérieur éclairé, bien après après le coucher du soleil. Quand Thomas allait voir jouer les Knicks au Madison Square Garden, il y allait toujours pour étudier.

Je regardais tout ce qu’ils faisaient. Comment ils marchent, comment ils parlent, comment ils se contrôlent.

Il est venu en voyant South Kent comme une marche nécessaire, et a alors commencé à se développer. Lors de sa dernière année, c’est lui qui disait aux jeunes effrayés des classes inférieures comment ils réussiraient, comment tout ce qu’ils faisaient deviendrait utile plus tard.

.   .   .

À Washington, Thomas était le leader depuis le départ. Il a mené les Huskies à trois titres de la division Pac-10 et a glané les récompenses de la ligue à chaque fois. Son esprit de compétition était indéniable.

Au second tour du tournoi NCAA de 2010, les Huskies étaient menés par Marquette de 15 points avec 13 minutes et 51 secondes à jouer. Darius Johnson-Odom leur marchait dessus, ce qui rendait fou Thomas. Durant un temps-mort, il a demandé à son coach de défendre sur lui. Le meneur de Marquette n’a plus scoré un seul panier, et Washington a fini par s’imposer 80-78.

Pour moi, ça résume tout simplement ce qu’est Isaiah Thomas sur un terrain de basket, dit après coup le coach des Huskies, Lorenzo Romar. 

Durant l’année junior de Thomas, Washington disputait un match serré face à Washington State. Peu avant la fin du match, lors d’un temps-mort, Thomas avait besoin d’aller aux toilettes, mais s’inquiétait de ne pas revenir à temps sur le terrain s’il le faisait. Il a alors demandé une serviette et à ses coéquipiers de l’encercler.

Il a mis la serviette dans son short et a uriné sur le banc, parce qu’il ne voulait pas sortir. Il voulait se battre, raconte aujourd’hui Chillious.

Même si tout le monde dans son entourage l’encourageait à retourner à l’université après son année senior, il s’est présenté à la draft 2011.

Tout le monde me disait : ‘mais qu’est-ce que tu fous ?’, mais mon avis était déjà scellé, confie Thomas. 

Capture d’écran 2015-04-29 à 19.01.59

.   .   .

Le Hall of Famer Isiah Thomas, devenu ami avec Isaiah par leur évidente similarité, travaillait alors en tant que conseiller pour les Knicks. Il voyait en Thomas un potentiel joueur du premier tour, et a recommandé aux Knicks de le sélectionner. Entre temps, Jason Terry avait assisté à son workout avec les Mavericks.

C’était l’un des workouts d’un meneur les plus incroyables que j’ai vu dans ma vie, avoue Terry. Il a dominé. Pour moi, ça ne faisait aucun doute que Dallas le prendrait.

Finalement, les Knicks ne l’ont pas pris, les Mavs ne l’ont pas pris, et on se demandait même si une équipe le sélectionnerait.

Thomas et sa future fiancée, Kayla Wallace, avaient invité 40 amis et membres de la famille chez eux à l’occasion de la draft. Ils avaient loué des tables, des chaises, servaient du poulet, des macaronis et des haricots préparés au four et avaient fait de cette soirée une fête.

Pourtant, Thomas était anxieux. Il s’était rendu à la salle de Washington pour shooter seul, regardant de temps à autre son téléphone pour être au courant de l’avancée de la soirée. Le premier tour s’est fini, alors le second tour avançait vite.

Dans l’appartement du couple, la fête avait perdu de son entrain. Les gens s’étaient évaporés de la salle où était retransmise la draft, le père de Thomas était lui sorti dehors, sous la pluie, pour prier. Des membres de sa famille avaient commencé à pleurer.

J’ai commencé à m’inquiéter en me disant, si ça n’arrive pas, comment va se finir cette fête ? C’est quoi notre plan B ?, se demandait sa fiancée.

Finalement, avec deux chois restants, Thomas reçut un appel de son agent lui annonçant que les Kings le choisiraient avec le soixantième et dernier choix. Les larmes s’étaient alors transformées en larmes de joie, James Thomas serra fort son fils dans ses bras.

C’est tout ce qu’on voulait, lui a-t-il dit. Tout ce qu’on voulait était une chance.

Capture d’écran 2015-04-29 à 19.04.43

.   .   .

Ayant été choisi au second tour, Thomas n’avait pas de spot garanti dans le roster des Kings au moment d’attaquer le training camp. Les Kings avaient même contacté le staff de Washington pour demander des conseils afin de savoir comment contrôler Thomas et comment parvenir à le calmer.

Ils disaient qu’il sprintait pour aller boire de l’eau durant les pauses, sprintait pour revenir sur le terrain, qu’il était à fond tout le temps, faisant presque passer les vétérans pour des joueurs médiocres, dit Chillious. On a alors appelé Isaiah en lui disant : ‘Hé, continue comme ça.’

Thomas rentra dans l’équipe au terme de ce training camp, devint même titulaire au bout du 27è match de la saison, et n’en a plus bougé après ça. Au mois de Février et de Mars, il fut élu Rookie du mois dans la Conférence Ouest.

Quand je sortais du terrain, je voulais que les gens soient là à se demander : ‘mais, pourquoi il joue pas plus ce gars ?’, dit Thomas.

L’année passée, Thomas compilait 20,3 points et 6,3 passes décisives de moyenne. Trois saisons après avoir simplement espéré d’être un jour drafté, il entrait avec assurance sur le marché des agents libres.

À 0h01 le 1er juillet, premier jour de la free agency, le directeur des opérations basket des Celtics, Danny Ainge, l’a appelé. Il a confié à Thomas qu’il l’admirait en tant que joueur, et a clairement énoncé qu’il souhaitait voir en lui un nouveau Celtic, même si cela n’arrivait pas immédiatement.

Thomas a visité Phoenix en premier lieu, et les Suns lui ont fait la cour. Il était sur la couverture de leur guide médias sous leurs couleurs ou bien était exposé dans leur salle sur un grand panneau d’affichage. Ses fils James, alors âgé de quatre ans (d’une première relation) et Jaiden, trois ans, avaient même reçu des maillots personnalisés de Phoenix. Et bien sûr, les Suns lui offrirent un contrat de 28 millions de dollars sur quatre ans.

Les Suns envisageaient alors de bâtir une attaque composée de meneurs avec Eric Bledsoe et Goran Dragic. Thomas a alors appelé Terry, désormais aux Houston Rockets, pour avoir son avis :

T’as touché le gros lot, c’est parfait, lui a répondu Terry.

À la suite de ce contrat, Thomas a acheté une maison à sa mère et une voiture à son père. Il vivait son rêve. Cependant, il était clair qu’il n’y avait pas la place pour trois meneurs de jeu à Phoenix.

Je faisais un pas en arrière là-bas. On voulait tous la balle et nous étions tous talentueux, donc forcément l’un d’entre nous finissait énervé chaque soir. C’est quelque chose que tout le monde pensait possible, mais ça ne l’a pas fait.

Capture d’écran 2015-04-29 à 19.05.36

Quand Goran Dragic a demandé d’être échangé et fut envoyé à Miami, il semblait que le problème avait été résolu. L’équipe était dans son bus direction l’aéroport le 19 février quand la trade deadline entra en action. Le pivot de l’équipe, Brandan Wright, vit sur son téléphone que Thomas avait été envoyé à Boston, ce qu’un employé des Suns vérifia quelques minutes plus tard.

Thomas retira alors les chaussures de son vestiaire et rentra chez lui abasourdi, ignorant les multiples appels et messages qui arrivaient. Il ne voulait pas déplacer sa famille et quitter la chaleur de Phoenix pour aller à Boston, qui vivait alors un hiver historiquement froid. Pour lui, c’était revivre South Kent.

Il reçut alors un message en provenance d’Isiah Thomas, et sa vision de la chose commença à changer.

Ça va changer ta carrière, disait le message. Ils sont à un match des playoffs. Emmène les en playoffs.

Le lendemain matin, Thomas était dans un avion direction Boston. Il a eu Brad Stevens par Facetime et a regardé le match des Celtics face aux Kings à la télévision avec Danny Ainge, ce dernier lui affirmant que s’il adoptait son rôle, il pourrait devenir une légende.

Si c’est la vérité, j’en suis. Je veux ce type de pression, a alors répondu Thomas à Ainge.

.   .   .

James Thomas est assis au second rang du TD Garden, sirotant une bière, alors que LeBron James est assis sur le banc des Cavaliers à six mètres de là.

Les Celtics sont sur le point de remporter une nouvelle victoire, sur le chemin des playoffs, jour parfait pour voir son fils dans l’uniforme des Celtics pour la première fois. James Thomas, qui a travaillé en tant qu’inspecteur des pièces détachées pour Boeing durant 26 ans, sourit en pointant du doigt les bannières suspendues au plafond.

Ça, c’est un lieu de champions, dit le père de Thomas.

Avec 19 points et 5,4 passes de moyenne à Boston, Thomas s’est classé deuxième de la course au sixième homme de l’année. Sa mère, qui travaille toujours en tant qu’infirmière dans un hospice à Tacoma confie que lorsqu’elle voit son fils à la télévision désormais, elle peut affirmer qu’il est à nouveau heureux. Il est la vedette de son équipe, apprécie la ville bien qu’il ne s’y sente pas encore totalement chez lui.

Capture d’écran 2015-04-29 à 19.06.53

Thomas vit depuis son arrivée dans un hôtel à Waltham pendant que sa fiancée aide à préparer la nouvelle maison de vacances du couple près de Tacoma. Ils chercheront un appartement à Boston cet été, mais pour l’instant, Thomas est habituellement seul, déjeunant seul dans un restaurant avant d’aller à l’entraînement.

Ses deux fils vivent à Washington pour le moment, et sont un peu perdus. Ils savent simplement que Papa joue à Boston, mais pensent toujours qu’il est plus connu pour sa présence sur les pubs « Pizza Guys » à Sacramento.

À Phoenix, Isaiah avait pour habitude de se réveiller chaque matin (même après un long retour de déplacement) et de préparer Jaiden et James. Ses deux enfants lui manquent terriblement, au point qu’il a dû supplier sa fiancée en fin de saison de les amener le voir à Boston.

Ils sont donc là, devant ce Boston – Cleveland. Ils lèvent leur bras au ciel, criant le nom de leur père après que celui-ci ait inscrit un nouveau panier à trois points, sauf que cette fois, 20 000 personnes font de même.

Je pense que cette ville va adorer Isaiah, car il correspond à leur mentalité. C’est un battant, il travaille dur, et veut impacter cette franchise.

Traduction de l’article du Boston Globe « For Isaiah Thomas, long road to success ended in Boston » par Baptiste Godreau

2 Comments on “La longue route vers le succès d’Isaiah Thomas”

Comments are closed.