Sur la route de Jae Crowder

Chaque semaine, les parents d’Eric Thompson lui donnaient de l’argent, tout juste suffisamment pour aller à et revenir du lycée de Villa Rica avec son cousin, Jae Crowder.

Mais de nombreuses tentations attendaient les deux meilleurs amis du monde : double cheeseburgers, filles, autant de raisons de prendre la voiture. Et puis, surtout, le basket, auquel ils s’adonnaient aux quatre coins de la petite ville située à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest d’Atlanta. Les sept dollars de l’heure qu’ils gagnaient en assistant les arbitres aux matchs de football des enfants du coin ne pouvaient suffire, si bien que lorsqu’ils n’avaient plus un centime, Thompson prenait tout de même le volant de son Oldsmobile Delta de 1978 jusqu’à ce qu’elle tombe en panne d’essence à un stop.

« Avec Jae, se remémore-t-il, on se retrouvait quasiment toutes les semaines en bord de route, à attendre que quelqu’un vienne nous aider. »

Si souvent que beaucoup de gens du coin connaissaient cette vieille Oldsmobile verte et rouillée, et ce que la voir là signifiait. Si bien que les garçons trouvaient toujours un moyen de rentrer chez eux.

En 2012, contre toute attente, Crowder se révéla comme l’un des meilleurs joueurs universitaires du pays avec Marquette. Mais c’est en étant nommé meilleur joueur de l’année de la Big East Conference en mars de cette année-là qu’il réalisa pour la première fois qu’accéder au monde de la NBA ne relevait pas de l’utopie. Il repensa au chemin parcouru, à tout ce temps passé sur le bord de la route à attendre quelques litres d’essence. Il appela Thompson.

« Eric, lui dit-il alors, bientôt on ne manquera plus jamais d’essence. »

Crowder est depuis devenu l’épine dorsale des Boston Celtics, le joueur capable de défendre sur LeBron James, jouer à n’importe quel poste et réussir n’importe quel tir. Sur son avant-bras droit, un tatouage ‘BOSS’ ressort du lot. Ce que les gens prennent souvent pour de la prétention est en fait… un acronyme plein de sens.

« Ça veut dire que je me suis construit seul, sur mes victoires (Built On Self-Success en VO, ndt), explique Crowder. Mais il faut apprendre à me connaître pour le savoir. »

Le père de Crowder, Corey Crowder, a rebondi sur un court passage NBA pour faire carrière en Europe, laissant à Helen, la mère de Jae, le soin de l’élever. Avec ses quatre frères, ils formaient parfois leur propre équipe et allaient défier les autres enfants du quartier. Les meilleurs affrontements avaient lieu sur un terrain de pierres et de terre battue, dans un secteur nommé ‘The Valley’.

« On en ressortait sales, se souvient Thompson. Ça jouait dur, comme des adultes, et seul Jae arrivait à tenir tête aux plus grands. »

Aussi fort et athlétique qu’il était, et bien qu’il possédait déjà de grandes mains, Crowder était également petit et en surpoids lorsqu’il était enfant. Il se goinfrait de gâteaux au miel, ne jurait que par les fast foods et avait toujours à la main une canette de soda. À son arrivée dans l’équipe de basket du lycée, les méfaits d’une telle alimentation ne pouvaient être ignorés.

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Lorsque l’entraîneur de l’équipe de basket de Villa Rica faisait courir son équipe, Crowder était toujours le dernier à franchir la ligne. Sa lenteur obligeait même le coach à faire courir les autres avec lui jusqu’à ce qu’il réussisse à finir dans le temps imparti. L’été, lorsqu’il prenait part aux sessions d’entraînement pliométriques (qu’on qualifiait d’école du dunk) , le résultat était généralement toujours le même : Gravité 1, Crowder 0.

« Chaque année, il avait tellement hâte de s’y rendre, raconte son entraîneur de l’époque, Jason Robinson. Mais il avait beau tout donner, rien n’y faisait. »

Au cours de la deuxième année de Crowder, alors qu’il disputait les derniers instants d’un match de football américain, mené avec son équipe d’un point, il s’apprêtait à réussir un first down… mais chuta juste devant la ligne, ce qui coûta la victoire à son équipe et le laissa inconsolable. À la fin de sa troisième année, il appela enfin son père et lui fit une requête.

« Papa, peux-tu m’aider à perdre du poids ? »

Corey appela son ex-femme, dont il s’était séparé lorsque Jae avait huit ans, et lui demanda de jeter toute la malbouffe qu’elle achetait pour son fils. Il appela ensuite Robinson, le coach de son fils, et lui demanda de s’assurer que ce dernier ne mangeât plus de bâtonnets de poulet frit avant les matchs.

Crowder avait déjà pour habitude de se rendre chaque été à Miami, auprès de son père. C’était désormais pour s’entraîner qu’il s’y rendrait. Alors que ses camarades prenaient part à des tournois amateurs, lui se retrouvait au milieu d’adultes, dans des matchs où personne n’hésitait à le bousculer et lui retenir le bras.

« Seule la bagarre n’y avait pas sa place », résume Crowder.

Mais ces séjours à Miami payèrent et l’endurcirent, et sa perte de poids s’accompagna d’un gain en taille. Lorsqu’il retournait à Villa Rica, les autres jeunes avaient pris l’habitude de se rendre au gymnase pour voir de leurs propres yeux le changement, voir Crowder devenir ce joueur de deux mètres si musclé avec qui personne ne veut d’histoires.

C’est au cours de sa dernière année de lycée que les universités commencèrent à s’intéresser à Crowder. Un jour, Robinson se rendit compte qu’alors en deuxième année et malgré de bonnes notes, Crowder avait remplacé le programme scolaire qui le destinait aux classes préparatoires de l’université par une voie plus professionnelle.

Nombre de ses amis avaient déjà fait la transition vers l’université et travaillaient à présent dans des entrepôts ou comme caristes. Crowder avait un temps pensé que ce destin l’attendait, mais les cartes étaient à présent redistribuées avec son nouveau statut de possible recrue universitaire. Et ce changement de plans effectué deux ans plus tôt posait à présent problème, puisqu’il ne garantissait pas suffisamment de crédits pour satisfaire les exigences de la NCAA.

À court d’options, Robinson envoya des DVD des trois meilleurs matchs de Crowder à 25 junior colleges (des établissements d’études supérieures plus courtes que la faculté, ndt). Seules trois institutions répondirent, et c’est sur South Georgia que le choix du jeune Crowder se porta. Fraîchement débarqué, il mena l’équipe à son premier tournoi national et fut nommé joueur de l’année de l’état parmi les jeunes de junior college. Mais au cours du tournoi, Bob Huggins, l’entraîneur de West Virginia, apprit à Crowder que rester à South Georgia risquait de mettre sa carrière universitaire en péril.

L’école ne délivrait en effet pas de crédits, donc tous les modules de cours auxquels Crowder y prenait part n’auraient aucune valeur académique à la fin de son cursus. Fou de rage, Crowder refusa d’assister au moindre cours supplémentaire. Il finit par obtenir son bon de sortie et s’en alla poser ses valises à Howard College, Big Spring, Texas.

Crowder avait toujours fonctionné à son rythme et comme bon lui semblait, mais ce n’était plus une option à Howard.

« On s’est retrouvé dans mon bureau de nombreuses fois, au début, et on se demandait si ça allait le faire, témoigne Mark Adams, l’ancien entraîneur de Howard. Il y avait des problèmes de confiance. »

Adams voulait voir Crowder se ruer sur le parquet, sur chaque ballon, il voulait le voir encaisser des charges et se démener en défense. C’est désormais l’essence de son jeu, mais ce n’est qu’après avoir accepté ce rôle qu’il réussit à mener les Hawks au titre national de junior college, et qu’il fut cette même année récompensé du titre de meilleur joueur du pays.

C’est alors que des programmes réputés comme ceux d’Oklahoma, Baylor ou encore Texas Tech commencèrent à s’intéresser à lui, et on ne donnait guère de chances à Buzz Williams (de l’université de Marquette) de taper dans l’oeil du joueur au milieu de ces ténors de la conférence Big 12.

La première fois que Williams posa les yeux sur Crowder, ce dernier ne joua à peine que sept minutes, exclu en raison de ses fautes. Adams se confondit en excuses auprès de Williams, qui était venu de si loin pour voir le joueur. Mais Williams avait décelé quelques éléments intrigants en Crowder, et avait particulièrement apprécié la ferveur avec laquelle Crowder avait encouragé ses coéquipiers depuis le banc. Il lui offrit donc une bourse. Ce côté pragmatique plut à Crowder.

Mais il lui fallait l’approbation de son père. À cet effet, Williams ne tarda pas à s’envoler pour la Floride afin de rencontrer Corey Crowder dans un restaurant. La position de Corey était claire.

« Je me suis fait le serment d’élever ce garçon comme un homme noir respectueux, et ce jusqu’à ses 21 ans, expliqua-t-il à Williams. J’ai besoin d’être certain que vous serez dur avec lui, que vous serez derrière lui, que vous agirez comme un second père. J’ai besoin de votre parole là-dessus. »

Sans même visiter le campus, Crowder s’engagea chez les Golden Eagles. La conférence Big East, qui n’avait pas encore fait l’objet d’une réorganisation, était alors terriblement relevée. Elle regorgeait de lycéens All-Americans, mais Crowder n’avait pas eu ce privilège. Rien ne lui importait moins.

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« Jae était un vrai homme au milieu de tous ces garçons, décrit l’assistant coach Tony Benford. À chaque fois qu’il entrait en jeu, on sentait les autres gars absolument intimidés. »

« Jae était d’un niveau supérieur à la plupart des joueurs, et ce qu’il faisait sur le parquet le prouvait », ajoute l’ancien ailier de Marquette Jamil Wilson.

Crowder faisait partie d’une petite et redoutable escouade que Williams appelait « The Switchables » (littéralement, les Interchangeables, ndt) car ils étaient capables de défendre sur tout le monde. Dans le cas de Crowder, cela signifiait aussi des joueurs comme le pivot de UConn Andre Drummond (meilleur rebondeur NBA cette saison) et ses 2m10 sous la toise. Lors de l’affrontement entre les Huskies et les Golden Eagles en 2012, les lignes de statistiques étaient sans appel : 29 points et 12 rebonds pour Crowder, 7 et 4 pour Drummond.

« C’est à peine s’il arrivait à la taille de Drummond, conte Benford, et pourtant il se battait, le repoussait inlassablement hors de la peinture. »

Avant son ultime saison, Crowder n’avait pas même reçu de mentions honorables au sein de sa conférence. Quatre mois plus tard, il était nommé meilleur joueur de l’année.

« J’ai toujours joué en disant que ceux qui m’affrontaient se souviendraient de moi après », affirme-t-il.

Pour la draft 2012, environ 25 de ses amis et membres de sa famille s’étaient réunis dans un restaurant de Miami. Cinq joueurs de la Big East furent sélectionnés avant que les Cavaliers ne choisissent Crowder au second tour, avec le 34e choix. Quelques minutes plus tard, Mark Cuban, propriétaire des Mavericks, appela Crowder afin de lui signifier que Dallas l’avait récupéré dans un transfert.

« Je le voulais vraiment, indique Cuban. Il manquait de taille, mais quel bosseur ! »

Au sein d’une équipe de vétérans, Crowder disputa en moyenne 17,3 minutes par match pour sa saison rookie, mais vit son temps de jeu se réduire légèrement l’année suivante. Il vécut ses deux assignations en D-League comme un manque de respect.

Il alla donc exprimer sa frustration à Cuban, et rapporte que Cuban lui promit alors plus de temps de jeu à la fin de la saison, avec le départ de l’expérimenté Shawn Marion. Puis, à l’intersaison, les Mavericks firent venir les ailiers Al-Farouq Aminu, Chandler Parsons et Richard Jefferson.

« J’ai reçu une sacrée claque, confesse-t-il. C’est un business, c’est sûr, mais c’était tout simplement incompréhensible pour moi. Mais même lorsque je ne faisais plus partie des plans du coach, même si tout le monde savait que j’étais furieux, je n’ai jamais cessé de travailler. »

Sur les deux premiers mois de la saison 2014-15, Crowder pointait à un temps de jeu moyen de 10,3 faméliques minutes. En décembre, il fit savoir à son agent Glenn Schwartzman qu’il désirait être transféré. On lui fit savoir en retour que les Rockets étaient intéressés mais que Dallas ne voulait pas l’envoyer chez un rival de la même division, ce qui n’eut comme effet que de l’irriter davantage.

Puis vint le 18 décembre. Alors qu’il regardait la télévision chez lui à Dallas, il apprit par une nouvelle qu’il venait d’être transféré aux Celtics dans le cadre de l’échange de Rajon Rondo.

« Chérie, cria-t-il à sa petite amie Dana Lambert, on s’en va à Boston ! »

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Les jours qui s’ensuivirent furent agités. Après quelques nuits dans un hôtel de Waltham, Crowder prit possession des clés d’une maison de Newton. Avant même que la maison soit entièrement meublée, il sortit faire l’acquisition d’un sapin de Noël car il voulait qu’il soit installé avant que sa fille de deux ans Jada n’arrive du Texas. Il avait également hâte de retrouver des sensations sur le parquet.

« Je me rappelle de mes premiers matchs ici, j’enchaînais les airballs, je ratais mes layups, raconte-t-il. Après tant de temps passé sur le banc, à Dallas, j’étais en quelque sorte devenu un robot. Il fallait que je redevienne moi-même. »

Après l’arrivée de Crowder, les Celtics enchaînèrent sept défaites en huit matchs pour pointer à un bilan de 11 victoires et 21 défaites. Le joueur avait entendu les rumeurs qui prêtaient à Boston des intentions de faire l’impasse sur la saison afin d’obtenir le meilleur choix possible à la draft. Cela lui déplut profondément, de même que voir des coéquipiers rire et plaisanter après certaines défaites ne lui convenait pas du tout. Aussi frustré pouvait-il être à Dallas, il y avait apprécié la culture de la gagne qui y baignait.

À l’issue d’un entraînement, il alla voir Brad Stevens et lui demanda s’il était vrai que l’équipe allait faire une croix sur cette saison. Si l’équipe comptait tanker.

« Brad s’est contenté de me dire ‘Jae, sache que je ne coache pas pour perdre. Ce n’est pas mon genre’, rapporte Crowder. C’est tout ce que j’avais besoin d’entendre. »

Le déclic finit par venir pour les Celtics, et après qu’ils eurent acquis Isaiah Thomas en février 2015, ils s’invitèrent en playoffs où les Cavaliers leur infligèrent un 4-0. Dans le dernier match de cette série, c’est sur Crowder que le pivot de Cleveland Kendrick Perkins essaya de venger la blessure subie par Kevin Love. C’est avec Crowder que J.R. Smith, à la lutte au rebond, chercha à s’empoigner, lui infligeant une entorse au genou.

C’est là que les fans des Celtics comprirent que Crowder était l’un des leurs. Ils étaient reconnaissants de le voir se battre pour eux, de voir qu’il était devenu leur homme demain, prêt à faire face à n’importe quel adversaire, tout comme Crowder appréciait Boston. Agent libre restreint à la fin de cette saison, c’est à peine s’il testa le marché.

« La fidélité est quelque chose d’important pour Jae, détaille Schwartzman. C’est à Boston qu’il voulait rester. »

Il signa donc pour cinq ans et 35 millions de dollars avec les Celtics. Cette année, le joueur a terminé avec 14,2 points et 5,1 rebonds de moyenne par match, aidant grandement Boston a finir la saison avec 48 victoires et 34 défaites, pour aller décrocher le 5e spot à l’Est et une série de playoffs contre les Hawks.

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Dans son fauteuil au centre d’entraînement des Celtics, Jae Crowder parcourt le tatouage de son avant-bras gauche avec l’index et le majeur droit. ‘BOSS’. Oui, « Built On Self-Success ». C’est en lui qu’il est toujours allé chercher sa motivation. Mais c’est désormais de l’histoire ancienne.

Crowder ne peut s’empêcher de sourire en saisissant les bracelets qu’il porte. Le nom de sa fille Jada y figure, tout comme sur les chaussures qu’il porte à chaque match, sur le bandeau qui tient ses dreadlocks. C’est également l’un de ses autres tatouages. Avant les matchs, il envoie systématiquement des messages à sa femme et à sa mère, leur demandant pourquoi elles ne sont pas déjà arrivées à la salle avec Jada. Il veut la voir avant d’entrer sur le terrain. C’est pour elle qu’il joue, à présent.

« C’est vraiment l’école paternelle, raconte Lambert. Il écoute sa petite voix espiègle, il danse avec elle, il prend le goûter avec elle, puis il se retrouve sur le parquet et devient ce joueur si intense, il hurle. »

La mère de Crowder, Helen, surenchérit :

« Cette petite lui apporte tant de joie. Il bénit chacun de ses pas. »

Lorsque Jada va à la crèche, elle raconte aux autres enfants que son père fait du « ball-ball ». Elle contracte ses muscles tout comme lui, et mime le geste d’un tir tout comme lui. À la maison, elle se pavane dans un maillot des Celtics portant le numéro 99.

Elle n’a pas encore la moindre idée du chemin tortueux qu’a dû emprunter son père pour en arriver là. Elle ne connaît rien de son combat contre le surpoids, rien des étapes en junior college, ni même de sa réussite malgré sa position à la draft. Mais un jour, elle le saura.

« Jae est un outsider. Mais vous savez quoi ? C’est ce qu’il aime, résume Lambert. Il ne changerait ça pour rien au monde. »

Traduction de l’article du Boston Globe « Once he hit the road to NBA, Jae Crowder never ran out of gas » par Léo Hurlin

2 Comments on “Sur la route de Jae Crowder”

  1. Sympa l'article.

    Je ne savais pas qu'il avait eu ce niveau à Marquette. Et j'ai toujours un peu de mal à comprendre comment Ainge a réussi à le prolonger pour si peu.

    1. Peu de gens le savaient, à vrai dire. Je me rappelle l'avoir moi-même appris plus tôt cette saison.

      Pour ce qui est de son contrat, c'est vrai que c'est surprenant d'un point de vue extérieur, mais avec ce qu'il a vécu, les galères pour s'imposer en NBA, il a surtout joué la sécurité.

      Merci pour ton retour sur cette traduction, en tout cas, ça fait toujours plaisir.

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