La NBA, remède universel ? Marcus Morris se confie sur sa santé mentale

Dès leur plus jeune âge, on leur avait appris à garder la tête baissée et la voix basse. Dans les parages de la maison mitoyenne sur Erie Avenue dans laquelle Marcus et Markieff Morris ont grandi, au nord de Philadelphie, le simple fait de croiser le regard de la mauvaise personne pouvait être interprété à tort comme un manque de respect ou, pire, comme une provocation.

« Dans la seconde qui suit, les flingues sont de sortie, se remémore Marcus. J’ai vu des types se faire tirer dessus juste parce qu’ils étaient assis sur le mauvais perron. On était noyés dans la violence et les gangs. On se réveillait chaque jour en pensant : comment je vais pouvoir me protéger ? »

Les frères Morris étaient d’excellents sportifs, ce qui leur a offert quelques fois l’occasion de s’évader de cet environnement que Marcus compare à une poudrière : une allumette et tout explose. Comme de nombreux jeunes de leur âge, les jumeaux Morris rêvaient de NBA ou de NFL.

« Mais par chez nous, personne n’avait jamais réussi à y parvenir », explique Marcus.

À l’époque où ils étaient au lycée, leur maison fut complètement ravagée par les flammes, et le chat de la famille était resté coincé dedans. Leur mère, Angel, les fit déménager ainsi que leur frère Blake dans une petite maison de Hunting Park avec leurs grands-parents maternels. C’était un peu petit pour des adolescents qui approchent désormais quasiment les 2m08. Ils avaient investi le sous-sol de la maison où ils dormaient sur un simple matelas. La pièce n’était pas chauffée, et le plafond atteignait tout juste le mètre 85, ce qui ne leur laissait même pas la possibilité de se tenir complètement droit debout. Et pourtant, ils étaient reconnaissant, pour le simple fait qu’ils avaient au moins une famille pour les aimer. À peine un ami sur vingt pouvait se targuer d’avoir un père dans son entourage – le leur était d’ailleurs lui aussi aux abonnés absents – et leur mère travaillait de longues journées durant afin de pouvoir leur offrir des chaussures de basket et un repas le soir. Les jumeaux s’appuyaient l’un sur l’autre pour trouver de la compagnie, du réconfort et du courage.

« On essayait simplement de survivre jour après jour, raconte Marcus. Quand on est gamin, c’est marrant pendant une minute. On ne voit pas le danger. Mais quand on devient ado, on se retrouve sans protection, on devient une cible. Si tu portes des Jordan, tu sais qu’on viendra pour te les prendre. J’ai dû me protéger plus d’une fois. Chaque matin, en refermant la porte derrière toi, tu inspectes les environs, tu regardes par-dessus ton épaule, tu fais ton possible pour ne pas te retrouver en danger. »

 

« Des fusillades, des coups de crosse… Une seule mauvaise décision, un mot mal placé, et ça dégénère en véritable guerre en un clin d’œil. C’est comme ça à Philly, tu es piégé dans une boîte. Les opportunités se font rares, donc lorsque quelqu’un possède quelque chose, il le protège comme sa vie. C’est dur de faire comprendre ça à quelqu’un qui ne l’a pas vécu. »

 

« Dans le quartier, pour se faire respecter, il fallait tuer quelqu’un. C’est dire à quel point c’est de la folie. »

Les deux frères étaient si proches qu’ils finissaient les phrases l’un de l’autre. Ils aimaient les mêmes aliments, traînaient avec les mêmes amis. À plus d’un égard, on aurait dit une seule et même personne, si ce n’est que Marcus était plus ouvert, bavard, et Markieff plus réservé, protecteur. Marcus jouait quarterback, et Markieff s’alignait devant, au poste de center, pour s’assurer que personne ne viendrait s’en prendre à son frère. Ils étaient rarement l’un sans l’autre, ce qui rendait toute agression plus compliquée à perpétrer.

« Markieff, c’était ma bouée de sauvetage, explique Marcus. On avait besoin l’un de l’autre pour s’en sortir. Sans lui, vous et moi n’aurions pas cette discussion. »

 

« Tout ce que mon frère pouvait ressentir, résume Markieff, je le ressentais aussi. »

Ce n’est donc certainement pas une surprise que les deux frères aient confié à ESPN ensemble qu’ils avaient connu la dépression. Les deux avaient initialement accepté d’être interviewés à ce sujet, mais au moment de partager leur histoire, seul Marcus s’est senti suffisamment à l’aise pour parler de ses soucis de bien-être et accepter que ses propos soient repris. La confidentialité demeure une des inquiétudes principales des joueurs NBA souffrant de troubles du bien-être, et il revient à chacun de décider de les évoquer ou non.

Marcus explique ainsi que sa dépression et celle de son frère jumeau proviennent de vieux démons d’une enfance brisée, marquée dès le début par deux « fardeaux » : la pauvreté et la couleur de peau.

« Là où nous avons grandi, il n’y avait aucun blanc, se souvient Marcus. Aucun. Ça n’existait tout simplement pas dans notre quartier. »

 

« À l’époque, je ne faisais confiance à aucun blanc parce que je n’en connaissais aucun. Honnêtement, je ne voyais personne digne de confiance, pas même des gens de mon quartier que je connaissais depuis ma naissance. »

 

« On sortait avec la boule au ventre en permanence. Un jour, j’ai dit à mon frère : tu sais, ce n’est pas une vie tout ça. »

C’est grâce au basket que les deux jumeaux ont pu aller à l’université. Sans ça, ils n’auraient jamais pu se le permettre financièrement. Ils ont tous deux choisi Kansas, à des années lumières des rues de Philly qui les avaient forgés. Lawrence est apparu comme une ville universitaire de rêve, avec ses imposants buildings, ses pelouses verdoyantes et ses arbres touffus aux couleurs éclatantes.

« C’était tellement différent, je ne m’en remettais pas, insiste Marcus. Les gens se souciaient vraiment de savoir comment on allait. Pour la première fois de ma vie, je n’avais pas besoin de regarder par-dessus mon épaule toutes les cinq minutes. Je pouvais marcher des kilomètres et des kilomètres sans inquiétude. »

Et pourtant, il arrivait que le passé des jumeaux ressurgisse à l’improviste. Un soir, vers 21h, alors qu’ils rentraient de l’entraînement, ils se rendirent compte qu’une voiture les suivait tout doucement dans la rue. Aussitôt, Marcus et Markieff commencèrent à chercher autour d’eux un bâton, une pierre, tout ce qu’ils pourraient utiliser comme arme pour se défendre.

« Je me suis demandé si je devais courir, me protéger, se rappelle Marcus. À Philadelphie, à 21h, quand il fait noir et qu’une voiture s’approche, tu dois détaler. Même si c’est ta mère dans la voiture ! Tu sais que ça sent les ennuis. »

Les deux frères pressèrent le pas, feignant d’ignorer le véhicule qui s’approchait. L’homme au volant accéléra afin d’arriver à leur niveau, puis baissa la vitre :

« Vous voulez que je vous amène quelque part ? demanda-t-il aimablement. Ça ne me pose aucun problème. »

 

« On lui a répondu : non, ça va, merci, raconte Marcus. J’ai regardé mon frère et je lui ai dit : hum, peut-être qu’ici c’est différent, peut-être qu’on peut baisser la garde un peu. »

Marcus explique aujourd’hui qu’il a passé avec son frère trois ans à nager dans le bonheur de la gentillesse et du calme de leur petite bulle à Kansas. Lorsqu’ils rentraient à Philly l’été, le contraste était tel qu’ils n’en étaient que plus déterminés que jamais à trouver une issue de secours.

La draft NBA fut leur bon de sortie. Le 23 juin 2011, Markieff était choisi en 13e position par les Suns de Phoenix. Cinq minutes plus tard, c’était au tour de Marcus d’être choisi, cette fois par les Rockets de Houston en 14e position. Si Markieff eut sa chance lors de sa saison rookie, à raison de presque 20 minutes de moyenne par match pour 7,4 points de moyenne, Marcus fut moins chanceux et ne disputa que 17 matchs en NBA cette année-là, passant le plus clair de son temps dans la franchise de D-League des Rockets.

« Ça m’a complètement démoralisé, confie Marcus. Je me demandais si j’étais suffisamment bon, si j’avais fait quelque chose de mal. Puis je me suis blessé. Pour tenir le coup, j’ai tout refoulé et intériorisé. C’était ma première année en NBA, et tout partait à la dérive. Je n’avais pas de vétéran pour me dire : ne t’inquiète pas, les choses s’amélioreront. Je me sentais vraiment seul. »

En réponse à sa déception, Morris s’est complètement renfermé sur lui-même. Ce même été, il refusa de se rendre à Houston pour s’entraîner et ne répondit plus aux appels du staff.

« Daryl Morey me disait : tu es en train de nuire à ta carrière. Moi, je leur disais dans ma tête : c’est vous qui êtes en train de me la foutre en l’air. Je ne leur faisais pas confiance. Je ne faisais confiance à personne. »

À mi-chemin de sa deuxième saison, en février 2013, Morris fut transféré à Phoenix où il retrouva son frère. Presque instantanément, ses symptômes d’anxiété et de dépression s’envolèrent. Il y joua pendant deux saisons et demi avant de négocier avec son frère un double contrat assez inhabituel. Markieff allait alors être payé à hauteur de huit millions annuels tandis que Marcus en toucherait cinq. L’argent n’intéressait pas Marcus. C’est là qu’il se sentait bien.

« J’ai mis ma carrière en veilleuse, admet Marcus. Je voulais jouer avec mon frère, ils voulaient s’assurer qu’il soit content. Moi, ce n’était pas leur problème. Ma carrière, ils s’en fichaient un peu. »

En juillet 2015, Marcus fut choqué d’apprendre que l’équipe l’envoyait à Detroit. Les deux frères se sentirent blessés, en colère, et trahis.

« C’est à ce moment que tout s’est assombri pour moi, détaille Marcus. C’était si froid de leur part. Mais après ça, je me suis fait une raison. Je ne voulais plus le moindre lien avec les gens des bureaux. Je ne voulais plus me rapprocher de quiconque dans l’équipe. Pour moi, c’était terminé. L’équipe ici et moi là. »

Le basket avait été un refuge pour lui durant l’essentiel de sa vie. Mais c’était devenu comme la source de toutes ses angoisses, dit-il.

« J’ai commencé à me demander si c’était bien ce qu’il me fallait. Quand j’étais petit, j’aimais tellement ce sport, c’était la seule chose qui m’apportait de la joie. Et à présent, ça ne m’apportait que de l’anxiété. Tout était négatif, tout était business et j’avais du mal avec ça. Donc j’ai commencé à ressasser tout ça. L’argent, c’est super, mais est-ce que c’est bien pour moi ? C’est ça qui devrait compter plus que tout, non ? »

Morris ne parvenait plus à trouver le sommeil, car son cerveau était constamment en ébullition. Les Pistons avaient bien essayé de lui faire sentir qu’il était le bienvenu, mais il n’était pas très réceptif. Il se retrouvait souvent éveillé la nuit à revoir encore et encore un tir raté, une erreur de jeu de sa part, et son niveau en pâtissait. Il envisagea sérieusement de tout laisser tomber, mais pour quoi faire ? Retourner à Philly ? La seule évocation de cette piste lui amenait davantage encore d’anxiété, de stress. Il se mit aux somnifères, à la marijuana. Rien ne lui apportait le répit qu’il attendait.

Le 7 juillet 2017, il fut à nouveau transféré, cette fois-ci à Boston. À cette période, lui et Markieff faisaient l’objet d’une plainte pour coups et blessures volontaires, une plainte qui remontait à 2015 et une altercation à Phoenix et dont le procès l’empêcherait de prendre part aux entraînements de présaison avec Boston. Ce n’était pas la meilleure façon de débarquer dans une nouvelle équipe, mais les Celtics le surprirent en lui assurant que sa place au sein de l’équipe n’était pas remise en question. En octobre, il fut acquitté et put rejoindre ses coéquipiers à Boston, où il découvrit que le GM Danny Ainge et le coach Brad Stevens conseillaient très ouvertement aux joueurs de se tourner vers des professionnels pour gérer leur santé mentale. Ils lui présentèrent la psychologue Dr. Stephanie Pinder-Amaker, dont le mari Tommy entraînait l’équipe de basket de Harvard juste en haut de la rue.

« Lorsque je suis arrivé à Boston, j’avais encore toutes ces mauvaises ondes autour de moi avec le procès, dit Morris. Je passais trop de temps à m’inquiéter de ce que les autres pouvaient penser de moi, je ne voulais pas me faire d’amis. Tout ce que je voulais, c’était qu’on me coache et que je rentre. »

Au lieu de ça, Morris dût prendre part à une session obligatoire d’information sur la santé mentale, avec Pinder-Amaker comme intervenante principale. Durant cette conférence, lorsqu’elle évoquait la singularité des pressions auxquelles les joueurs NBA font face, il se rendit compte qu’il hochait en réponse à ses paroles. Elle expliqua que la dépression et l’anxiété étaient des phénomènes courants et traitables qui affectaient toutes les strates de la société. En partant, elle distribua des livrets informatifs et promit aux joueurs que l’intégralité de leurs éventuelles sessions thérapeutiques seraient confidentielles : ni Ainge, ni Stevens, ni même Wyc Grousbeck, le propriétaire, ne pourraient en savoir quoi que ce soit. Morris nota le numéro de Pinder-Amaker, mais n’appela pas. Lorsqu’elle revint pour une autre session de groupe, Marcus décida de la contacter.

 Pinder-Amaker, se souvient-il, lui fit identifier ce qui déclenchait ses anxiétés. Ils évoquèrent la transformation des pensées négatives en monologues positivistes. Tout cela finit par mener à des conversations sur son éducation et les cas de dépression dans sa famille. À côté, Pinder-Amaker lui conseillait d’essayer la méditation et d’autres techniques de relaxation pour faire diminuer son stress.

« Elle m’a tellement aidé, reconnaît Morris. C’est tout bête, mais rien que de me mettre dans une pièce sombre et fermer les yeux tout en respirant pendant dix minutes par jour, ça m’aide. Je connais beaucoup de joueurs qui vivent avec des formes d’anxiété et de dépression, du fait de ne pas savoir s’ils trouveront un contrat la prochaine saison, s’ils se feront transférer… C’est tellement stressant. Tout le monde toque à ta porte, veut de ton temps, de ton argent, de ta célébrité. »

 

« En cas de dépression, c’est vraiment mieux d’essayer de s’en débarrasser plutôt que de la refouler et la laisser peser encore et encore, toujours plus sur son esprit. Je me sens tellement moins stressé depuis que j’ai parlé avec Stephanie. »

Il peut être plus facile d’identifier ce qui provoque ces symptômes avec l’aide d’un proche du joueur, qu’il s’agisse d’un conjoint, d’une petite amie ou d’un parent. Pinder-Amaker demande au joueur de déterminer si ces relations lui semblent saines et si ces personnes pourraient potentiellement connaître des difficultés. Mais faire intervenir des membres de la famille dans ce processus est toujours délicat car nombre de gens ne veulent pas admettre des défauts ou leurs propres difficultés personnelles.

Marcus Morris, lui, a dépassé ces appréhensions. S’il répète qu’il ne peut pas parler au nom de son frère Markieff, il est clair que voir un thérapeute a fait de Marcus un joueur NBA plus calme, plus gai, et plus productif. Il sait que les gangsters qui traînent sur les pas de porte de Erie Avenue se moqueraient de lui, le qualifieraient de « soft », mais il n’en a plus rien à faire désormais.

« Il faut dépasser les critiques qu’on peut entendre, conclut Marcus. Il faut chercher et trouver ce qui nous fait du bien. Ce n’est pas juste du basket, on parle de la vie, là. »

Traduction partielle de l’article d’ESPN « When making the NBA isn’t a cure-all: Mental health and black athletes » par Léo Hurlin