Santé mentale en NBA : Shane Larkin se confie sur ses troubles mentaux

Shane Larkin ouvre les yeux, s’assied et embarque pour sa propre version tourmentée de « Un Jour Sans Fin ». Il attrape la télécommande, met SportsCenter, saute de son lit et attend de trouver son « numéro ». Il a 8 ans et chaque matin lui dévoile son lot de paramètres imprédictibles, purement arbitraires. Alors qu’il commence à s’habiller pour aller à l’école, un rituel qui peut durer quelques minutes ou des heures selon le « numéro » du jour, il remarque une image de Ray Allen scintillant sur l’écran. Allen, semble-t-il, a inscrit huit 3-points lors du match de la veille. Soudainement un message sensoriel parvient au cerveau de Shane et l’informe du nombre du jour : huit.

« Et à ce moment je sais que je vais devoir me laver les mains huit fois. »

Après avoir longuement frotté, Larkin attrape ses habits avec précaution. Si son short touche par erreur le tapis, il doit non seulement le jeter dans le panier à linge et en prendre un autre, mais il doit également retourner à la salle de bain et se laver de nouveau les mains. Huit fois.

Ensuite, Larkin tente de prendre son petit-déjeuner au milieu d’une cuisine qui est un potentiel nid à germes. Il s’engage dans une course d’obstacle entre les éclaboussures, les éponges trempées et la vaisselle sale. Alors qu’il s’approche de la porte d’entrée, à quelques secondes de manquer (encore) son bus, le chien de la famille s’approche de lui, la queue frétillante, et lui lèche les mains.  Larkin n’a d’autre choix que de retourner dans la salle de bain pour se laver huit fois les mains. À la fin de la journée, ses mains sont tellement abimées par les incessants lavages qu’il s’endort avec des plaies sanguinolentes.

La maladie de Larkin, plus tard diagnostiquée comme trouble obsessionnel compulsif (TOC ou OCD en anglais), n’affecte que 2,3% de la population et seulement un enfant sur cent. Pour un petit garçon qui ne comprend pas pourquoi il est ainsi fait prisonnier d’une volonté aléatoire, c’est épuisant, frustrant et extrêmement effrayant.

« Tu ne comprends pas ce qui t’arrives, tu vois tes amis se laver les mains une seule fois, ou pas du tout et tu te dis : ‘c’est quoi mon problème ?’. »

Ironie de la vie, l’homme qui fût un jour responsable du « nombre » de Larkin, Ray Allen, s’est auto-diagnostiqué comme à la limite de souffrir de TOC, à cause de son besoin absolu d’ordre et de structure dans sa vie, dont un rituel spécifique d’avant-match qui l’a accompagné durant sa carrière de Hall of Famer.

Quand ce n’était pas le nombre de 3-points inscrits par Allen qui dictait les journées de Larkin, cela pouvait être quelque chose d’aussi anodin qu’un trio d’oiseaux sur une branche devant sa fenêtre. Larkin pouvait alors pousser un soupir de soulagement : avec le numéro 3, sa routine allait être plus facile à gérer pendant 24h.

Inexplicablement, son TOC disparaissait sitôt qu’il posait un orteil sur un parquet de basket. Sur le terrain il était libre, délivré de toute préoccupation quant aux germes ou aux bactéries.

« C’était le plus fou, je ne pouvais pas toucher un bouton d’ascenseur ou le robinet pour ouvrir l’eau parce que c’était trop sale, mais je pouvais entrer sur un terrain de basket où les gars s’attrapaient les bras, se curaient le nez et touchaient ensuite la balle sans que ça ne me dérange. Je pouvais jouer des heures puis aller manger un hamburger sans même me laver les mains. Ça n’avait aucun sens. »

Larkin cachait sa maladie à ses amis et ses coéquipiers. Seule sa famille était vraiment au courant de ses difficultés quotidiennes. « Je ne voulais pas que les gens pensent que j’étais une espèce de taré » avoue Larkin.

Ses symptômes persistèrent en grandissant. Si le chien faisait ses besoins sur un tapis, Larkin se retrouvait coincé dans sa chambre, incapable de traverser le couloir. L’accès à la baignoire nécessitait  souvent une rangée de serviettes pour éviter la saleté. Sa mère, Lisa Larkin, pouvait laver jusqu’à 20 serviettes par jour. Lisa comprenait le fardeau de son fils, elle aussi devait composer avec des troubles mentaux. Mais le père de Shane, Barry Larkin, un Hall of Famer de baseball à la retraite, était déconcerté par le comportement de son fils et avait choisi l’approche « amour vache ».

« Mon père me testait. Il entrait dans la salle de bain et me touchait le bras sans se laver les mains. Il me disait : ‘tout va bien. Tu peux y arriver’. C’était sa solution. C’était vraiment difficile pour moi, ça a causé des problèmes entre nous »

Barry Larkin admet qu’au début, il pensait que les lavages de mains obsessifs de Shane n’étaient qu’une excuse.

« Je le défiais de passer outre. Par le passé, à chaque fois que je le défiais, il acceptait et relevait le défi »

Mais cette fois était différente. Quelque chose avait changé. Arrivé au collège, les symptômes de Larkin ne faisaient qu’empirer. Sa mère l’envoya donc chez un professionnel de la santé mentale qui lui prescrit des antidépresseurs. Encore quelque chose de déroutant pour Larkin qui rétorqua à sa mère qu’il n’était pas déprimé.

Il essaya tout de même les médicaments. Ils l’aidèrent à diminuer les symptômes de son TOC mais le privaient en même temps de son dynamisme et de son énergie. Des qualités qui faisaient de lui une star du basket en devenir.

« J’étais beaucoup trop relâché, détendu. J’avais l’impression d’avoir besoin d’être sur un fil pour être le compétiteur que je voulais être. J’ai dit à ma mère qu’il n’était pas question de continuer comme ça. »

Se soigner avec des médicaments ou non ? C’est un dilemme qui gagne tous les vestiaires NBA, chaque jour, pendant que les athlètes souffrent en silence de leurs problèmes mentaux. Les stigmates des troubles sont une chose, mais ces stigmates décuplent quand l’entourage découvre qu’ils sont sous médicaments. C’est un pari que certains joueurs ne sont pas prêt à prendre, car cela pourrait affecter leur capacité à être employé par un coach ou un general manager sceptique.

Le temps que Shane Larkin atteigne le lycée, l’inquiétude de Lisa Larkin pour son fils avait fini par affecter sa propre santé. L’obsessivité de Shane était épuisante et coûteuse. Si quelqu’un éternuait près de son téléphone, il se sentait obligé de le nettoyer, provoquant des courts-circuits dans l’appareil. Pareil pour son ordinateur portable.

Malgré son TOC, Larkin continuait d’exceller sur les terrains. Au moment de sa signature avec l’université de DePaul, sa sœur était partie de la maison et son père traversait les États-Unis pour son travail avec ESPN. Lisa était donc seule à la maison, s’inquiétant du déménagement de son fils à l’autre bout du pays.

« Tous les changements dans la vie de ma mère et tous les changements dans ma vie l’ont beaucoup inquiétée. Elle m’appelait tout le temps, elle me transmettait son stress. Quand tu es stressé, ton TOC ressort. J’étais à DePaul, je prenais cinq douches de suite et ça ne m’aidait pas du tout »

Lisa commença a avoir des crises de panique, ce qui ne faisait qu’empirer la situation pour Shane.

« Je flippais à son sujet et mon TOC était pire que jamais.

C’était l’été et les cours n’avaient même pas commencé à DePaul, mais Larkin  prit tout de même la décision de rentrer chez lui pour retrouver sa famille. Son père, un homme de parole, était horrifié à l’idée que son fils puisse renier son engagement.

« Barry me disait : ‘tu dois supporter ton mari’ mais en même temps Shane me suppliait : ‘je ne peux pas retourner là-bas’. C’était un sale moment pour notre famille. »

Barry Larkin raconte qu’il ne supportait pas de voir son fils souffrir mais confie qu’il ne comprenait pas totalement l’ampleur de la maladie de son fils jusqu’à ce que Lisa lui dise : « C’est sérieux. Il faut qu’on aille en thérapie pour gérer ça. »

Shane demanda une dérogation médicale à la NCAA pour pouvoir changer d’université sans devoir passer un an sans jouer. Il l’obtint et choisit Miami, une université plus près de chez lui, pour l’aider à gérer son anxiété. Il trouva également un nouveau thérapeute qui lui fit découvrir la méditation et les techniques de relaxation. Ils discutèrent à propos de son enfance, son éducation et son obsession du basketball.

« Le plus drôle, c’est que je me suis rendu compte que mon père avait [un TOC], quand il rentre dans la maison et qu’il voit un papier mal placé ou une punaise par terre, il doit remettre de l’ordre ou il ne va pas dormir de la nuit. Mais lui assure : ‘ce n’est pas un TOC, je suis juste quelqu’un de soigneux’. »

Quand Larkin a participé au NBA combine juste avant la draft 2013, il fût bombardé de questions : comment vas-tu faire dans un vestiaire NBA avec ces problèmes ? Es-tu sous traitement ? Es-tu guéri ? Mais il ne leur en voulait pas de demander.

Il passa sa saison de rookie aux Mavericks, puis un an aux Knicks et un aux Nets et la saison dernière avec les Celtics. Il a récemment signé un contrat d’un an avec Anadolu Efes en Turquie.

Il ouvre toujours le robinet avec son coude, a toujours besoin que ses mains restent propres, mais il ne les lave plus obsessionnellement. Il y a un an, Larkin a appris qu’un ami de la famille avait une fille de 10 ans présentant des symptômes de TOC si aigus qu’elle ne pouvait pas sortir de chez elle.

« Ça m’a vraiment touché d’entendre ça. Je comprends parfaitement ce qu’elle doit endurer. » Larkin l’a donc contactée pour essayer de l’aider. « Le pire c’est quand elle m’a dit : ‘j’ai peur de ne jamais avoir d’amis parce que je suis trop différente’. »

Larkin confie que s’il a appris à gérer son TOC, c’est grâce au soutien de sa mère et de son père, qui, une fois qu’il eurent vraiment compris la situation de Shane, devinrent une source de force et de résolution. Le Dr. Pinder-Amaker, qui travaille avec les Celtics et qui a notamment aidé Larkin et Marcus Morris, explique qu’avoir une famille qui n’est pas une partie du problème mais plutôt de la solution, est un énorme avantage pour le patient.

Shane a décidé de faire sans médicaments contrairement à sa mère qui est sous traitement pour ses problèmes mentaux. Les deux continuent d’aller mieux et la décision de Shane de rendre sa maladie publique a été source de libération.

« Quand on en parle, on se sent moins seul »

Traduction partielle de l’article « To medicate or not? The thorny mental health issue in the NBA » d’ESPN par Hugo Geindre, relecture par Guillaume Perrin.