Pour Gordon Hayward, le plus dur est de rester patient

Lorsque Gordon Hayward s’est assis pour la première fois afin de regarder une compilation de ses actions de la toute première partie de saison, il fut choqué. Qui était ce type qui semblait se mouvoir comme s’il était littéralement dans un grand plat de semoule ?

« Je me suis demandé : ‘Wow, suis-je vraiment aussi lent sur le parquet ?’ admet Hayward. De manière générale, je n’aime pas trop me voir en vidéo, mais là, clairement, c’était encore autre chose. »

Bien qu’il travaille régulièrement de manière individuelle avec Gordon Hayward, et ce depuis qu’il a signé son contrat en 2017, Scott Morrison (un assistant coach) a attendu début janvier pour montrer en images ce qu’il fallait que le joueur fasse pour avancer à nouveau :

  • « S’accrocher au panier » (finir plus souvent au panier)
  • « Piocher dans son sac de moves » (prendre des tirs moins classiques comme son floater en teardrop)
  • « Se servir de ses pinces » (être plus agressif)

Morrison a trouvé des exemples réussis de tous ces traits qui caractérisaient le jeu de Hayward lorsqu’il était au Jazz, et les a compilés avec des exemples d’actions où Hayward semblait plus hésitant – sous le maillot des Celtics.

« Je ne savais pas trop comment il réagirait, se rappelle Morrison. Gordon est du genre à cogiter. S’il voit tous ces extraits bons et mauvais, il ne retiendra que les mauvais. »

Les choses seraient peut-être plus faciles à encaisser pour Hayward s’il n’était pas un athlète célèbre, payé comme le sont les athlètes célèbres, jouant pour l’équipe la plus titrée de l’histoire de la NBA. Peut-être aussi que les regards sur lui ne seraient pas aussi insistants si ses Celtics n’avaient pas rencontré tant de difficultés cette saison, embarqués dans un périple fait de hauts et de bas, un pas en avant pour un pas en arrière.

Hayward est devenu le symbole de ces épreuves.

Il essaie de recomposer le tableau de sa vie de basketteur au milieu d’une scène médiatique qui le met à nu. La blessure subie la saison dernière, un pied si horriblement cassé que ses coéquipiers n’ont pas osé regarder, continue de le tourmenter tant physiquement que moralement malgré l’assiduité de ses efforts pour tourner la page.

Hayward a ainsi expliqué que son processus de guérison inclut l’aide d’un conseiller qui l’accompagne sur le chemin mental du retour à la « normale ». Le travail effectué avec ce conseiller a énormément apporté à Hayward, bien qu’il concède avoir tardé à accepter ce besoin.

« C’est dur, explique-t-il, c’est gênant. On a plutôt envie de dire qu’on est fort, qu’on n’a besoin d’aucune aide. »

Pendant les journées les plus décourageantes, Hayward se remémore les paroles de Paul George à son endroit : George a dû attendre deux années complètes avant de pouvoir rejouer librement, sans aucune séquelle de sa terrible fracture ouverte du tibia en 2014.

« Sois patient, lui avait-il dit. Concentre-toi sur qui tu es, pas qui tu étais. »

Plus facile à dire qu’à faire. Pour chaque performance encourageante d’Hayward, comme ses 35 points à 14/18 face aux Timberwolves le 2 janvier, s’en est suivi un gros trou d’air comme le match à 3 points et 1 passe décisive contre les Nets 12 jours plus tard. Avant le All-Star Break, Hayward a enchaîné trois matchs remarquables d’agressivité, mais s’est ensuite foulé la cheville durant un entraînement. Depuis, sur ses cinq derniers matchs, il semble à nouveau lutter.

À la fin du match remporté vendredi dernier face aux Wizards, match durant lequel Hayward a terminé à 0/2, un fan sillonnait les travées du TD Garden en s’écriant : « Transférez Gordon Hayward contre un sac de ballons ! »

Les réactions négatives des fans impatients sont abordées dans les séances de conseil auxquelles Hayward prend part.

« Les gens qui m’aident ont connaissance de ce qui se dit. »

Depuis que son conseiller lui a suggéré d’éviter les réseaux sociaux comme Twitter ou Instagram, Hayward se sent plus détendu mentalement.

Boston se trouve actuellement en cinquième position du classement de la Conférence Est. Les résultats sont décevants : l’équipe misait sur les retours de blessure de Kyrie Irving et de Hayward pour se propulser en tête des classements. Au lieu de ça, elle n’a cessé d’être désespérément inconstante.

Interrogé sur le sujet le plus délicat à aborder pour lui dans le cadre de cette saison inégale, Hayward répond :

« Ce qu’il y a de plus frustrant, c’est qu’on me demande tout le temps si je suis ‘de retour’. De retour à quoi ? La situation est complètement différente dorénavant. »

En 2016-17, lors de la seule saison All-Star de Hayward, ce dernier tournait à 21,9 points, 5,4 rebonds et 3,5 passes décisives par match avec le Jazz. Il était la star de l’équipe, un joueur qui prenait presque 16 tirs par match, pénétrait jusqu’au panier avec assurance, inscrivait 40% de ses tirs à 3-points et récoltait presque six lancers francs par match.

Cette saison, il tire en moyenne 2,4 lancers francs par match, faute de confiance en son corps. Il délivre également moins de passes décisives, bien que le département statistique des Celtics souligne vite la profusion de « hockey assists » générés par Hayward. Cette statistique qui ne figure pas dans une box score est indicatrice du mouvement du ballon en ce qu’elle indique les passes amenant à une passe décisive.

« Même si  j’étais en parfaite santé, il y avait des soirs où au niveau statistique, ça ne serait pas ça, se défend Hayward. Un coéquipier qui a la main chaude, ou moi qui ne suis pas en réussite, on part sur autre chose et c’est comme ça. Ça ne m’est jamais arrivé auparavant dans ma carrière. Et quand ça arrive, les gens disent : ‘Oh, mais au niveau physique, il n’est pas encore au rendez-vous.’ Moi, dans ma tête, je leur dis que non, je vais bien, mais les opportunités n’étaient juste pas présentes. »

Évidemment, il a raison.

Boston emploie Irving, Jayson Tatum, Al Horford, Marcus Morris et Jaylen Brown. Tous sont en concurrence pour obtenir des tirs. L’attaque dans laquelle ils évoluent se base sur un partage du ballon, à la seule exception de Irving, le chef de meute qui se crée ses propres tirs.

Mais les Celtics, voyant Hayward comme un rouage important de leurs ambitions collectives, avaient conclu que la meilleure approche possible pour lui permettre de revenir au sommet était de le laisser retrouver ses sensations sur le parquet. Cette stratégie a misérablement échoué. Très tôt dans la saison, lorsque Hayward semblait bafouiller, son jeu est devenu mécanique, hésitant. Ses coéquipiers l’ont remarqué, certains depuis le banc, et rongeaient leur frein devant leur manque d’opportunités.

« Je n’ai jamais senti que les gars étaient frustrés de ma présence, analyse Hayward, mais on pouvait sentir qu’ils étaient frustrés de leur situation. Tout le monde veut un plus gros rôle dans cette ligue. C’était délicat pour tout le monde. On essayait de gagner des matchs, mais en même temps j’essayais de redevenir le joueur que j’étais, et pour ça il fallait du temps. »

Les difficultés de Hayward étaient aggravées par des douleurs au dos, qui provenaient de muscles atrophiés après ne pas avoir été autant sollicités depuis presque un an. Il reçut des injections pour soulager la douleur, mais cela limita davantage encore sa mobilité et causa un contretemps supplémentaire dans sa progression.

« On ne s’est jamais dit : ‘Ça ne marchera pas, sortez-le du terrain’, affirme Marcus Smart. On se disait plutôt qu’on le pressait. Tout le monde voulait qu’on le lance dans le grand bain, mais son corps n’était pas prêt à faire tout ce qu’on lui demandait. »

Smart l’assure, ses coéquipiers comprennent le dilemme : ils ont besoin d’un Hayward en forme et en confiance pour sortir victorieux de l’Est, mais le gaver de minutes était un frein au succès de l’équipe à court terme.

« C’est compliqué, résume Smart. On ne peut pas l’empêcher de jouer, mais en même temps, il ne faut pas perdre ce qu’on a construit avec les autres qui jouent bien. Les gars doivent mériter leurs minutes. Gordon le sait. Nous voulons qu’il soit lui-même, nous avons besoin de sa confiance. »

Brad Stevens, le coach, l’admet désormais, il a mal géré le retour de Hayward en lui en donnant trop, trop tôt. Le 19 novembre, après un début sans éclat et un bilan de 9V-7D, Stevens décida de reléguer celui qui était son poulain à l’université sur le banc.

« Cette année, on n’a pas parlé de ce que Gordon n’est pas capable de faire, dit Stevens. On parle de ce qu’il fait bien et on essaie de le mettre dans les meilleures conditions pour cela. On ne s’y est pas bien pris au début. Je crois qu’on a tous compris comment il pouvait nous aider au mieux. Quand il joue balle en main, il prend la bonne décision. Encore, et encore, et toujours. »

Au cours du début de saison, durant un vol, un groupe de joueurs voulait jouer aux dés. Hayward n’en faisait pas partie et proposa donc d’échanger son siège avec celui d’un autre. Il se retrouva ainsi aux côtés de Tatum, 21 ans et des dents longues. Les deux se mirent à parler, pas de basket mais de leur paternité commune, de nourriture, de musique. Hayward plaisanta auprès de Tatum, lui disant qu’il n’était encore qu’un bébé. Il commença à l’appeler « Little Bro ». Pour Hayward, cette amitié naissante ne peut qu’aider à développer leur synergie sur le parquet.

« De tous les gars de l’équipe, c’est vraiment un des derniers avec qui je m’imaginais traîner, admet Tatum. Mais ça s’est fait, et maintenant on parle de tout durant ces vols. »

Hayward explique comment sa blessure a affecté ses liens avec ses coéquipiers.

« L’une des choses les plus difficiles à vivre l’an dernier, c’était la solitude autour de tout ça. Ce n’est la faute de personne en soi, je venais d’arriver dans une nouvelle équipe, je commençais tout juste à tisser des liens puis je me suis blessé et à l’écart de l’équipe, je n’ai pas eu l’occasion de le faire pour de vrai. »

Aron Baynes, l’intérieur expérimenté, fut le premier à sonner à la porte de Hayward, avec sous le bras les donuts glacés préférés de Hayward. Avec le temps, Baynes, Horford et Daniel Theis, tous trois parents de jeunes enfants, devinrent des invités réguliers des Hayward, amenant avec eux une agitation bienvenue et une camaraderie. Hayward est papa de trois jeunes filles : Bernie, 3 ans et demi, Charlotte, 2 ans et demie (dite Charlie) et le bébé Nora. Elles sont une source de répit face à la pression qui vient avec son métier.

« Les filles se moquent de savoir si j’ai mis quatre ou 40 points, explique Hayward. Tout ce qu’elles savent, c’est que je fais du basket avec mes amis. Elles ne savent même pas qu’il s’agit des Celtics, pour elles c’est l’équipe verte. »

Les dysfonctionnements qui agitent l’équipe des Celtics ont été couverts par la presse sous tous les angles. Il n’y a pas eu de preuve davantage visible aux yeux du public que lors des derniers instants de la défaite contre le Magic le 12 janvier dernier, tandis que Irving tançait Hayward, lui reprochant d’avoir passé la balle à Tatum qui était démarqué dans un coin au lieu d’attendre un écran de Horford censé libérer Irving.

Tatum manqua son tir.

« [Kyrie] voulait le ballon, il voulait ce dernier tir, mais je n’avais pas le sentiment qu’il y avait assez de temps pour cette action, se justifie Hayward. Coach Stevens me disait : ‘Regarde Tatum. Regarde Tatum.’ Je pense que quand Jayson mettra fin à sa carrière, il aura inscrit un paquet de tirs comme celui-ci. [Ses reproches] ne m’ont pas vraiment perturbé. Kyrie m’a appelé plus tard dans la soirée pour demander pardon. Je savais [qu’il avait dit ça] à chaud. »

Tous ces instants font partie de la découverte d’un nouvel univers pour Hayward, qui doit trouver sa place aux côtés du coup de blues de Irving qui a eu un effet considérable sur le jeu de l’équipe ces dernières semaines.

Hayward sait que les fans sont impatients et comptent les jours qui restent avant le début des playoffs en se demandant quel visage montrera Gordon Hayward. Il affirme ne plus pouvoir raisonner de la sorte.

« Je ne peux plus penser aux statistiques, je dois penser aux actions qui font gagner. »

Toutefois, ceux qui se languissent de retrouver le Hayward version Utah auront été prévenus par Morrison : ils seront déçus.

« Au niveau du talent, de ses capacités, il peut être meilleur qu’il n’était, et j’espère qu’il le sera, développe Morrison. Mais ça n’aura pas la même allure, donc j’espère que les gens ne compareront pas ses statistiques au Jazz avec celles de cette saison ou celle qui suivra. Il vaut mieux se concentrer sur l’impact qu’il a sur le jeu. »

Hayward raconte qu’il se sent plus à l’aise pour pénétrer et se frotter aux griffes de la défense, s’appuyant sur sa jambe. Il défie à nouveau des intérieurs et encaisse les chocs. Sa cheville le fait toujours souffrir un peu, mais la douleur est autant prévisible que traitable avec de la glace et des Ibuprofènes.

« Je vais bien. »

Traduction de l’article d’ESPN « The waiting for Gordon Hayward is the hardest part » par Léo Hurlin