Pour sauver leur saison, les Celtics renouent leurs liens

Lorsque les Celtics sont montés dans leur avion pour la Californie dimanche dernier, ils ressemblaient à un groupe décousu d’individualités venant de subir leur cinquième défaite en six matchs.

Arrivés en Californie, ils en sont descendus requinqués et avec une vision claire à nouveau ; cette énergie fraîchement retrouvée leur a permis de marcher sur une équipe des Warriors désintéressée puis d’arracher la victoire à une équipe des Kings bien plus concernée.

 » Ce long vol en avion nous a aidés. C’est tout ce que je vous en dirai, racontait Kyrie Irving après la victoire contre Golden State. Ce vol nous a aidés. On en avait besoin. »

Ce n’est pas évident pour les fans de comprendre dans quelle mesure la vie d’un joueur NBA est éreintante. Certes, ils voyagent confortablement et n’ont plus beaucoup d’attentes dans la vie sur l’aspect matériel des choses. Ils perçoivent une rémunération très conséquente pour leur travail, et la plupart d’entre eux savent à quel point ils ont de la chance de vivre la vie qu’ils peuvent mener.

Mais ce que la plupart des fans ne réalisent pas, c’est que vivre sous le feu des projecteurs peut être déshumanisant. Des choses qui semblent simples pour le commun des mortels, comme sortir prendre un verre avec des amis ou se rendre au restaurant, impliquent souvent des requêtes de photos ou d’autographes qui viennent constamment interférer avec les rares moments de vie privée dont disposent les joueurs.

Isolément, chacune de ces requêtes ne représente pas grand-chose, mais leur somme est comme une mort à petit feu. Bien sûr, les joueurs apprécient d’avoir des fans, mais ils aimeraient bien aussi pouvoir finir leur pièce de bœuf en toute tranquilité.

C’est pour tout cela qu’un long vol en avion peut être important.

« Je crois qu’en réalité, nous avons tous besoin d’un espace où nous pouvons simplement être des humains, expliquait plus tôt cette semaine Brad Stevens. Il faut comprendre que quand les choses ne vont pas, on peut tous faire un petit quelque chose afin de rendre tout ça plus sympa et appréciable. C’est quelque chose sur lequel nous nous attarderons. »

Les joueurs sont des humains. Des humains touchés par la grâce avec leurs fibres musculaires capables de se contracter extraordinairement vite, leurs cerveaux dotés d’une capacité inimaginable à déchiffrer des informations liées au sport qu’ils pratiquent, mais néanmoins des humains. À une époque où l’on évoque de plus en plus les questions du bien-être mental, c’est une notion qu’il est essentiel de garder en tête.

Pour Stevens et pour les Celtics, c’est une des clés pour sauver la saison en cours.

« Ma première réaction a été de me dire qu’il y avait quelque chose derrière tout ça, confiait Stevens après un entraînement récent. Et en même temps, je me suis dit que si chacun se trouvait en accord avec son rôle dans l’équipe, peu importe qui la constitue, alors on pourrait faire quelque chose de spécial. On ne peut pas prédire que l’équipe gagnera le titre, mais elle aura maximisé son groupe. Mais qui sait combien de temps ça peut prendre ? Nous n’y sommes pas encore parvenus, mais j’espère qu’on s’en rapproche. »

Il y a deux dynamiques en jeu ici : la première est celle qui laisse les gens être eux-mêmes pour leur propre bien-être, la deuxième est celle qui tisse des liens individuels et personnels avec eux afin d’en faire de meilleurs joueurs et de rendre l’équipe, dans son entièreté, meilleure. Stevens n’est pas un thérapeute, il est entraîneur de basket. Il s’agit d’une équipe de basket dont le travail est de gagner des matchs et, espérons-le, un titre.

Il n’en reste pas moins que le lien « thérapeutique » est le fil conducteur de ce qui unira des joueurs ayant des expériences et des buts différents.

« Todd Lickliter, mon patron à Butler, nous a convoqués une fois, on avait été performants durant sa première année, durant sa deuxième année, on venait de perdre quelques matchs, il nous a convoqués et nous a dit : c’est pour ça qu’on est payés, se remémorait Stevens. On n’est pas payés pour les moments de joie mais pour les moments où rien ne va, où les choses se gâtent, et on doit garder le cap. »

Marcus Smart abondait à son tour :

« On sait tous faire du basket. On sait tout ce que ça représente sur le plan physique, mais peu de gens comprennent l’aspect mental. C’est une des choses les plus difficiles à maîtriser. Brad et son staff font un super boulot pour mettre l’accent sur notre bien-être psychologique et pour s’assurer que nous sommes bien préparés dans chaque facette du jeu. »

Stevens répliquait ensuite :

« Tout ce que j’essaie de faire, c’est de traiter chaque individu avec autant de considération qu’un autre, de passer à la journée suivante et d’essayer d’aider les gars à profiter de tout ça. Mais j’essaie également de les défier, de les pousser à réaliser tout le potentiel, de les faire travailler en tant que collectif, de leur faire identifier les forces de leurs coéquipiers, leurs propres forces, de tout incorporer ensemble. Et j’espère qu’au final, quand ils quitteront ce navire, ils se diront qu’on a traité chacun comme il le fallait : ce n’était pas toujours agréable, ce n’était pas toujours exactement ce que je voulais, mais on était tous bien traités. »

Kyrie acquiesçait :

« Ça signifie énormément de choses, je veux dire, vraiment énormément. Je pourrais parler des heures du versant humain de ce business, mais je sais que Brad en a conscience. Il nous apprécie pour ce que nous sommes en tant qu’humains en premier lieu, et ensuite comme joueurs. »

Le calendrier NBA peut se révéler impitoyable, menant souvent joueurs et coaches dans des directions opposées. Ce n’est pas comme à l’université, où les joueurs ont généralement des emplois du temps bien calibrés et sont de toute façon sous la surveillance de diverses figures d’autorité. On parle ici d’adultes avec leurs propres carrières, objectifs et obligations. Parfois, comme une fuite d’eau traversant petit à petit les fondations d’une maison, des forces négatives s’immiscent à travers les petites brèches qu’ouvre le quotidien épuisant de la NBA et menacent l’intégrité de ce qui devrait être une équipe solide.

Ce phénomène a un effet sur pratiquement chaque équipe à un stade ou un autre. La question devient alors de savoir si l’équipe en question peut trouver en elle la force de colmater ces brèches avant qu’il ne soit trop tard.

« On en arrivait à un stade où on allait en avoir marre de nous battre les uns contre les autres et nous battre contre la terre entière, avouait Irving en début de semaine. Et ça n’en vaut pas la peine. On voulait vraiment arriver ici et jouer au basket. C’est notre refuge. Et nous devons tout faire pour le protéger, personne ne peut infiltrer notre sanctuaire. »

Une histoire qui fait écho pour Stevens :

« Inévitablement, d’année en année, des choses se produisent, détaillait-il. Il faut répondre à différents challenges qui se présentent au cours d’une saison, et parfois ça change les responsabilités qu’on peut avoir en tant que coach, sur le moment. On peut passer d’une posture exigeante vis-à-vis de tous, d’un entraînement intense, d’une session vidéo très dure ou je-ne-sais-quoi encore, à simplement avoir à offrir son épaule à quelqu’un, par exemple. Tout ça change d’un jour à l’autre. »

Il continuait ensuite :

« Nous opérons avec des êtres humains. Je crois sincèrement que ces joueurs, en raison de tous les yeux qui les regardent évoluer, en raison de tous les compliments qu’ils reçoivent, ces joueurs ont simplement besoin d’un endroit où ils peuvent être eux-mêmes, échapper à tous ces regards et à tous ces louanges. Simplement être humains. »

Pour réussir en NBA, il est crucial d’être authentique. Brad Stevens n’est pas là pour caresser les joueurs dans le sens du poil. Traiter un joueur comme l’individu qu’il est n’est pas une parodie de l’hypersensibilité façon Portlandia (série TV).

La NBA est un business, et pas le plus facile à vivre. La réputation de Stevens, décrit comme un gars modeste et sans chichis du Midwest, provient de son image publique d’une personne ayant la tête sur les épaules, mais Stevens est un coach NBA avec un effectif rempli de joueurs dont les égos sont tout aussi développés que le caractère. Il doit se mettre à leur niveau d’énergie, et le respect qu’il leur témoigne est précisément ce qui lui vaut leur respect lorsqu’il doit les confronter.

« Ça fait partie du boulot, n’est-ce pas ? demandait-t-il. Ce n’est pas toujours la partie la plus marrante, et il y a un stade où c’est pratiquement à chaque match, sauf si on joue le match parfait, ce qui n’est jamais arrivé. Donc on s’y habitue, mais s’il y a un sentiment d’équité suffisamment fort de chaque côté, c’est plus facile à accepter pour l’un ou pour l’autre. »

Pour les Celtics, le respect mutuel de l’autre en tant qu’être humain et pour ce qu’il est en tant que tel peut potentiellement sauver leur saison.

« Vous pouvez le voir ici et aujourd’hui, opinait Smart. Tout le monde rigole, chacun fait l’idiot et tout le monde est détendu. C’est comme ça. Brad fait un bon boulot pour faire de nous de bons professionnels. Il comprend que nous sommes tous des êtres humains et qu’on a tous parfois besoin de temps pour nous. Je pense que c’est quelque chose qui l’aide, en tant que coach, à devenir encore meilleur, car ses joueurs ont confiance en lui et l’écoutent encore plus quand il parle et qu’il dit qu’il est temps pour nous de réellement nous concentrer, parce qu’il nous donne cette liberté. »

Stevens renvoyait la balle :

« Nous essayons tous de trouver la solution ensemble, et c’est un super challenge à relever. Nous sommes tous excessivement portés aux nues ou disséqués du regard. Nous sommes en plein milieu de tout ça, et les seules personnes capables de réellement comprendre tout ça sont celles qui le vivent, donc c’est sain d’avoir ces conversations en tête-à-tête, que ce soit avec Kyrie, un assistant, quelqu’un d’autre de notre délégation, Danny [Ainge], d’autres joueurs, je crois qu’on a une expérience à partager et je suis certain que ça aide à garder un peu la tête sur les épaules, à ne pas perdre de vue les objectifs. »

Nous ne savons pas encore si les Celtics ont colmaté leurs brèches, mais on sait que la première étape pour ce faire n’était pas de remettre en cause les systèmes choisis ou les associations de joueurs sur le parquet.

Les Celtics devaient redevenir une équipe. Ils devaient simplement renouer les uns avec les autres en tant que groupe d’individus à même de comprendre ce que chacun vit. Avant d’en venir aux fondamentaux du sport, ils devaient retrouver un terrain d’entente.

Ce terrain se trouvait tout bonnement à dix kilomètres de hauteur dans les airs.

Traduction de l’article de masslive.com « Brad Stevens and Boston Celtics find a connection in their humanity, and it might save their season » par Léo Hurlin