Bienvenue à la Ojeleye Factory

Boom.

C’est comme si les coups d’une masse résonnaient juste derrière le casier d’Al Horford, dans le vestiaire des Celtics au TD Garden. L’intérieur de Boston pouvait même sentir les vibrations tandis qu’il enfilait ses chaussures. Mais Horford en sourit tout en secouant la tête :

« J’ai entièrement confiance en ces murs de béton. »

Boom.

Dans le vestiaire des Celtics, ces bruits sourds sont devenus des bruits de fond auxquels plus personne ne fait réellement attention après les matchs. En cette fin du mois d’avril, on avait pourtant le sentiment que le bruit devenait de plus fort. Le casier de Marcus Morris est situé à une distance raisonnable de l’épicentre de ces bruits, mais il ne pouvait pas, lui non plus, s’empêcher de remarquer le niveau de décibels atteint par ces chocs.

« Shem, bon sang », s’exclamait Morris.

Boom.

Situé plus loin dans la pièce, Terry Rozier avait lui aussi remarqué ce bruit, mais s’était toujours dit que cela devait être les travaux qui ont incessamment lieu autour du Garden. Gordon Hayward, situé aussi loin que possible de ce martèlement sonore, est quant à lui plus informé sur ce qu’il se passe dans la salle de musculation mitoyenne au vestiaire.

« Ce mec est une machine, sérieusement », lançait Hayward.

Boom.

Petit à petit, ces détonations régulières diminuèrent… avant de reprendre de plus belle, impossibles à ignorer tandis que les joueurs répondaient aux questions des journalistes au sujet du match qui venait d’être joué. Un membre du service de presse des Celtics se tenait parfois près de la porte entre le vestiaire et la salle de musculation, essayant d’étouffer le bruit en refermant systématiquement la porte après chaque passage de joueurs et d’entraîneurs.

Boom.

Enfin, après que le vestiaire se soit vidé, la porte s’est ouverte et un Semi Ojeleye ruisselant de sueur, toujours vêtu de son short du match et d’un débardeur, casque sur les oreilles, est apparu.

Les bruits sourds que l’on entendait provenaient d’une balle lestée que Ojeleye venait de lancer encore et encore contre un mur, dans le cadre d’un programme routinier inspiré du crossfit. Ce programme, c’est Zach Markowitz, responsable rééducation et performance au sein de la franchise, qui l’a mis au point pour les soirs où Ojeleye ne joue pas.

Au départ, Ojeleye ne prenait part à ces workouts d’après-match qu’en déplacement, mourant d’envie de se défouler et dépenser toute l’énergie bouillonnante en lui, ainsi que d’éviter l’ennui mortel des chambres d’hôtel. Mais au fur et à mesure que s’accumulaient pour lui les « Did Not Play – Coach’s Decision » au sein d’un effectif riche en talent cette saison, Ojeleye a décidé d’ajouter un entraînement d’après-match dans sa routine, avant de quitter le TD Garden.

« Zach a compilé plein de trucs comme ça. C’est un peu comme ce qu’on retrouve dans du crossfit, on fait des rotations avec des balles lestées, des kettlebells, du vélo, explique Ojeleye. Ça fait beaucoup de trucs différents, mais ça donne des exercices dynamiques importants quand on n’a pas de vraies minutes de jeu. »

Jaylen Brown entend ces bruits sourds chaque soir de match, mais seul le fait de penser à la force nécessaire pour faire trembler le vestiaire comme le fait Ojeleye lorsqu’il commence son exercice le fait s’interroger.

« Je ne sais pas ce que c’est son problème, pourquoi il est fâché comme ça, dit Brown en cachant un sourire espiègle. Enfin si, il doit sûrement se dire : ‘Putain, je voulais vraiment jouer ce soir.’ Il balance sa balle lestée et il a certainement une photo de Brad Stevens à côté. »

Brown éclate ensuite de rire et assure qu’il plaisante. Il est en fait admiratif de la façon dont Ojeleye gère sa situation.

« Semi est un vrai pro, rien de moins, affirme Brown. Il gère chaque situation comme il faut. À chaque fois qu’il vient et qu’il se prépare, il est prêt, mentalement il est là. Un vrai pro. J’ai beaucoup appris de Semi, sincèrement. Je suis dans cette ligue depuis plus longtemps que lui, mais j’ai appris des choses de lui, de la façon dont il gère l’attente, la façon dont il garde la tête sur les épaules, sa maturité, son travail. Sa présence dans cette équipe et cette organisation vaut cher. »

Quiconque a déjà vu ce que le Weird Celtics Twitter a qualifié de « thick, jacked frame » (silhouette charpentée et massive) d’Ojeleye ne peut douter du travail de ce dernier en salle de musculation. Mais c’est son dévouement à rester prêt sans jamais savoir quand arrivera sa prochaine occasion de se montrer qui vaut à Ojeleye des fans dans l’ensemble de la franchise.

« C’est clairement le plus gros bosseur de l’équipe », affirme un Hayward qui fait souvent des séances de tir avant et après les entraînements avec Ojeleye et qui est loin d’ignorer les exploits d’Ojeleye en salle de muscu.

Horford lui fait écho :

« C’est le genre de gars qu’on veut dans son équipe. Si je pouvais l’avoir dans mon équipe pour quinze ans, je serais vraiment content, parce qu’il est tellement pro, il bosse tellement dur. »

Ojeleye n’a disputé que 594 maigres minutes sur ses 56 matchs joués cette saison. C’est pratiquement moitié moins que lors de sa saison rookie, où les blessures avaient permis de lui donner plus d’opportunités.

Ojeleye n’a joué que 28 secondes dans la série du premier tour des playoffs face aux Pacers. Mais tout devrait changer bientôt. Brad Stevens a régulièrement fait appel à lui lors des affrontements face aux Bucks, lui assignant la tâche impossible de faire bosser le potentiel MVP, Giannis Antetokounmpo, pour chacun de ses points. Une mission pour laquelle Stevens a entièrement confiance en son joueur.

« Semi est le gars le plus fiable que je connaisse, confie Stevens. Avec son éthique de travail, on sait pertinemment ce qu’on aura de lui chaque jour. »

On dénombre six surnoms sur la page Basketball Reference de Jesusemilore Talodabijesu Ojeleye. Il y a tout d’abord le Semi familial, prononcé Shemmy. Il y a ensuite Muscles Jesus (le Jésus Musclé, en référence à la foi très présente dans la personnalité d’Ojeleye), The Ox (le bœuf), Thor, The Ojeleye Factory (l’Usine Ojeleye), The Man Made of Granite (L’homme de granit). Il apparaît clairement que l’ailier de 24 ans est réputé pour sa silhouette musclée. Ses coéquipiers partagent des récits de ses entraînements tandis que ses entraîneurs ne parviennent pas à oublier tout le temps qu’ils ont passé à essayer de lui trouver des gymnases ouverts lors des déplacements de l’équipe.

Dans une ligue où les jeunes victimes de DNP sont souvent les premiers à quitter les lieux, l’application avec laquelle Ojeleye travaille après les matchs est la raison pour laquelle tous ses coéquipiers pensent qu’il finira par devenir un grand joueur NBA.

« Je crois que ce qu’il fait, mentalement, c’est le plus dur : essayer de garder une vraie concentration, une discipline, rester pro même si tu ne sais pas si tu auras deux, cinq, zéro, quinze minutes, explique Hayward. Je crois que pour la plupart, les joueurs savent à quel moment ils entreront en jeu, combien de minutes ils auront. Parfois, dans certains systèmes, ils savent même quels tirs ils auront d’un match à l’autre, ce genre de trucs, et ils peuvent vraiment se préparer. Mais dans sa situation, il ne sait pas, et c’est dur. Comme j’ai dit, c’est vraiment impressionnant qu’il soit aussi pro à son âge. »

Si l’on suit un certain raisonnement, on pourrait émettre l’hypothèse que dans le cas où les Celtics n’auraient pas autant de talent à l’aile – où ils peuvent aligner plusieurs combinaisons différentes avec Hayward, Brown, Jayson Tatum et Morris, Ojeleye pourrait contribuer de manière plus régulière. Selon toute vraisemblance, il deviendra un vrai joueur de rotation dans les saisons à venir. Mais le fait qu’il ne se lamente pas au sujet de l’incertitude dans laquelle il est actuellement et qu’il se contente de rester prêt pour sa prochaine opportunité fait que ses coéquipiers chantent ses louanges et se réjouissent de ses entrées en jeu.

« Même si je suis sûr qu’il voudrait jouer plus, il comprend son rôle et il est toujours prêt, résume Horford. Ce n’est pas évident. C’est toujours sympa de voir tout ce qu’il fait être récompensé par des minutes. »

De son côté, Ojeleye admet que c’est parfois difficile d’être dans l’attente, mais il reste cependant entièrement positif quant à sa situation.

« J’essaie juste de voir comme une bénédiction le fait d’être là, dit Ojeleye – un joueur plus susceptible de poster des extraits de textes sacrés sur son Instagram que des photos de lui façon rockstar comme d’autres jeunes joueurs NBA. Il y a des jours où c’est difficile, où je me dis que j’aimerais me trouver un rythme, savoir quand ça arrivera. Mais en même temps, ma foi me dit que ça arrivera, et je fais ce que je peux en faisant mon boulot, ça m’aide à tenir, à rester concentré sur le positif. »

Quand on lui demande combien de fois il lance ses balles lestées lors d’une session classique d’après-match, Ojeleye rigole :

« On va dire cent. »

Les journalistes plaisantent parfois en disant qu’il doit certainement avoir Antetokounmpo en tête lors de ses séances d’entraînement. Cela fait aussi rire Ojeleye.

« J’écoute de la musique, c’est tout… Je me dis que pendant le match, je n’ai pas pu faire ce travail, je n’ai pas aidé mon équipe, donc j’essaie de me rattraper là, de me préparer pour ma prochaine opportunité. »

Cet été, avec les rénovations du TD Garden en cours, le petit vestiaire vétuste des Celtics sera agrandi. La salle de musculation de l’équipe sera déplacée. Les coéquipiers d’Ojeleye qui s’attendent à ce qu’il finisse par faire s’effondrer un mur cette saison peuvent pousser un soupir de soulagement.

Ses coéquipiers adorent entendre ces bruits sourds qui résonnent dans tout le vestiaire.

« La bête se prépare, annonce Horford. Elle attend qu’on retire ses chaînes. »

Horford ne fait pas fuiter le plan d’attaque des Celtics en disant cela. Les Celtics sont désormais suffisamment talentueux pour qu’on imagine plus aisément voir Hayward ou Morris devenir titulaires dans un cinq small ball des Celtics. Mais il est raisonnable de s’attendre à voir Ojeleye et Aron Baynes obtenir beaucoup de minutes pour défendre à l’intérieur en sortie de banc.

« Je pense que dans cette série, Ojeleye aura sûrement sa chance, prévoit Horford. Avec sa capacité à étirer le jeu, rentrer des tirs ouverts, et bien sûr sa défense. Sa défense sur Giannis, à un tel niveau, c’est une arme qu’on est contents d’avoir. »

Un autre surnom, peut-être plus courant mais qui ne figure pas sur la page Basketball Reference d’Ojeleye, est celui de « Giannis Stopper ». C’est légèrement exagéré, car personne n’a franchement réussi à trouver comment stopper Antetokounmpo, surtout au cours de cette saison 2018-19 où il s’est clairement affirmé comme le joueur le plus complet des deux côtés du terrain de la NBA.

Et pourtant, on se souvient que Stevens avait offert un spot de titulaire à Ojeleye sur trois matchs de la série de l’an dernier face aux Bucks. Il a confiance en Ojeleye, en sa capacité à rendre les choses plus difficiles à son vis-à-vis. Mais le joueur comme l’entraîneur seraient les premiers à rire en entendant parler d’un « Giannis Stopper. » Rien que « Giannis Slower » semble déjà exagéré.

Les Celtics s’en sont habituellement bien sortis avec Ojeleye sur le terrain en même temps que Antetokounmpo.

Les deux ont passé 41 minutes l’un contre l’autre sur le parquet lors des Celtics-Bucks de cette saison. Le NetRtg de Giannis était de -4,5 lorsque Ojeleye se trouvait également sur le parquet, mais montait à +7,4 sur les 66 minutes d’Antetokounmpo sans Ojeleye présent. La stat est cependant trompeuse car l’OffRtg des Bucks était de 108 avec Ojeleye sur le parquet mais de 97,1 seulement sans lui. La différence s’est donc surtout faite en défense.

Les Celtics ont en fait surtout le luxe de pouvoir aligner un autre joueur robuste en la personne d’Ojeleye, quelqu’un capable d’aider Horford à se préserver. Même lorsque Giannis marque, Ojeleye peut le faire travailler, présenter une résistance, et offrir des fautes qui permettront aux autres joueurs plus importants dans la rotation d’être présents à des moments-clés.

Ces minutes, ce sont tout ce pourquoi Ojeleye a lancé toutes ces balles lestées. Vous savez qu’il sera prêt.

Après avoir pris part à un entretien pour cet article alors que les Celtics étaient de repos, il s’est très vite éclipsé en direction de la salle de musculation. Peu de temps après, les murs de la salle adjacente des journalistes ont commencé à trembler.

Boom.

Tout le monde présent a réagi de la même façon au bruit régulier : c’est encore Semi.

Traduction de l’article de NBC Sports Boston « Semi Ojeleye’s wall-rattling workouts have readied him for Giannis Antetokounmpo » par Léo Hurlin