Romeo Langford, la rock-star réservée

Il existe sur Twitter une photo déchirante, postée en 2017, de Romeo Langford, le rookie des Celtics, le bras posé autour de l’épaule d’un jeune gaçon si petit qu’on ne voit pas sa tête sans faire défiler la page.

En apparence, cette photo ressemble à n’importe quelle photo d’une star du basket et d’un jeune fan : un léger sourire sur le visage de Langford, un immense sourire sur celui du petit. Mais l’arrière-plan de cette photo donne suffisamment d’indices pour comprendre : un bâtiment de briques, où la famille de l’enfant de cinq ans s’est réunie pour une veillée funèbre. Une semaine avant la photo, la mère du jeune garçon perdait son combat face au cancer.

C’est Jim Shannon, l’entraîneur de Langford, qui fut contacté le premier : Langford accepterait-il de faire un tour à la veillée et d’essayer de remonter le moral de l’enfant ?

La famille de la défunte ne donna pas vraiment de temps aux Langford pour se préparer : la veillée avait lieu le jour même de la prise de contact. Shannon transmit la requête à la famille Langford, et le père du joueur, Tim Langford, demanda à son fils – 17 ans et déjà l’une des plus grosses recrues du pays – dès que ce dernier rentra de l’école. Ce n’était pas une demande anodine pour un jeune lycéen : accepterais-tu d’être peut-être le seul rayon de soleil d’un enfant en cette journée douloureuse et qui le marquera à vie ?

Langford accepta plein d’entrain.

« J’étais triste pour le petit, se souvient-il. C’est très triste, à son âge, on ne mesure pas encore vraiment. C’est dur de comprendre ce que c’est, la mort, à cet âge, de réaliser que sa maman ne reviendra pas. Je voulais juste être là pour lui. Si ma seule présence peut aider, je veux être là, sans hésiter. »

Lorsque Langford est sorti du véhicule qui l’amenait sur les lieux, le garçon s’est illuminé à la simple vision de cette star du basket. Langford raconte que les deux n’ont rien fait de particulier ce jour-là : juste deux gamins assis sur un banc, dehors, à lancer des cailloux.

« Franchement, je suis juste resté là à le regarder jouer. Je n’ai pas fait grand-chose, je suppose que ma présence en a fait beaucoup pour lui. »

L’instant signifiait énormément à la fois pour l’enfant qui avait perdu sa mère, mais aussi pour le mari qui avait perdu sa femme. Plus tard, le père tweeta la photo de son fils et de Langford, le fils minuscule mais rayonnant.

« Je tiens vraiment à te remercier d’être passé voir mon fils, légenda le père. Dans un moment si difficile, tu as fait sa journée. Tu es une personne remarquable. »

Après la draft, on a beaucoup relayé les commentaires de Danny Ainge, le GM des Celtics, dans lesquels ce dernier expliquait avoir choisi non seulement de bons joueurs mais aussi de « bonnes personnes ».

« C’est une grosse raison pour laquelle on les a choisis. Qui ils sont, pas juste ce dont ils sont capables. »

Les quatre draftés par Boston attirent en effet une sympathie évidente. Grant Williams, qui s’auto-définit comme un geek fan du jeu de société Catan, est sociable et enjoué. Carsen Edwards possède un charisme qui laisse imaginer un rôle de leader en NBA. Tremont Waters blaguait lors de sa première conférence de presse sur le fait d’avoir commandé du poulet frit et des frites à un restaurant chinois.

Langford, de son côté, est d’une nature plus réservée.

« Ro n’est pas très bavard, acquiesce Shannon. Il n’est pas du genre à m’appeler pour parler une demi-heure. »

Mais à New Albany, une ville d’un peu moins de 40 000 habitants où Shannon dit que Langford a acquis « une aura de rock-star », les traits de son caractère se dessinent déjà plus.

Comme lorsque Langford et son père ont pris la route dix minutes et traversé l’Ohio pour se rendre dans le Kentucky, pour rendre visite à un enfant d’un hôpital de Louisville durant la première saison du joueur, avant qu’il n’éblouisse au niveau national. Trois ans plus tard, un parent se présenta au père de Romeo durant un match et lui présenta également son fils. Il s’agissait de ce même enfant, maintenant sorti de l’hôpital et capable de se déplacer seul. Sur le dos de son pull à capuche, en gros, le nom de Romeo Langford.

« C’était vraiment un truc unique », se rappelle Tim Langford.

Ou lorsque Romeo fut invité dans une maison de retraite de New Albany. Il accepta volontiers et rencontra vingt pensionnaires. Selon Tim, une dizaine reconnurent son fils, dont une femme qui ne prenait jamais de photo avec quiconque.

« Elle s’est approchée de lui et a demandé : ‘Romeo, est-ce qu’on peut faire une photo ?’ se souvient Tim. Tout le monde était surpris : ‘Elle ne fait jamais aucune photo !' »

Ou lorsque Langford, dans sa dernière année d’études, fit la surprise à une institutrice de son ancienne école élémentaire de passer dans sa classe. Sûrement le sommet de sa gloire. Langford adorait les maths à l’école, et l’institutrice conservait ses copies au tableau, citant souvent son ancien élève en exemple auprès des actuels. La visite de Langford fut un grand moment pour les enfants, et l’école lui demanda par la suite de signer le maillot qu’il portait à cette école pour l’accrocher à un mur.

Ou lorsque Langford visita une salle de classe à Louisville, dans une école si difficile que Tim Langford raconte qu’il n’était pas facile de conserver un professeur dans la salle.

« J’étais étonné que les gosses le connaissent », martèle Tim.

Évidemment, les enfants le reconnurent, et bombardèrent la jeune sensation ainsi que son père de questions.

Ou lorsque l’équipe locale d’UNSS de New Albany accéda au championnat national des World Series. La mère d’un des joueurs de l’équipe contacta Tim Langford et demanda si Romeo accepterait de faire une vidéo pour féliciter les joueurs et les encourager pour la suite.

« Elle m’a ensuite dit qu’ils l’avaient diffusée à l’équipe juste avant leur match, précise Tim, et l’équipe est devenue dingue. »

Tôt dans la carrière de Romeo, lorsque ses parents réalisèrent que leur fils recevrait des demandes d’autographes, Tim suggéra à Romeo de les signer à tous ceux qui en demanderaient.

« Quand tu arrives à ce niveau dans ta vie, que des gosses viennent te voir pour un autographe ou quelque chose, il ne faut pas refuser, lui dit-il. Si LeBron James arrivait à l’aéroport, que tu le voyais signer quelques autographes avant de passer près de toi mais qu’il te disait ‘pas le temps’ ou t’ignorait, comment le vivrais-tu ? »

Un message que Romeo prit très à cœur. Après les matchs de New Albany, Langford s’asseyait et signait des autographes à tous ceux qui en voulaient. Pour la plupart de sa deuxième saison, ce n’était pas une grosse contrainte : quelques signatures çà et là, particulièrement sur la route. Mais dès lors que Langford explosa sur la scène nationale, menant son équipe au titre de l’état avec un match à 46 points en demi-finale, les Bulldogs durent souvent attendre entre une heure à trois heures que leur superstar finisse de signer des autographes.

« Au fur et à mesure de la saison, on a commencé à se dire : ‘OK, on s’organise, une table, des crayons et c’est parti !’ relate Sean East, un ami de longue date de Romeo qui entrera à l’université du Massachusetts à l’automne. Avant les matchs, il y avait déjà des autographes prêts pour qu’on puisse rentrer au plus tôt chez nous. C’était la folie, il a fallu qu’on s’adapte à tout ça, qu’on apprenne à attendre qu’il ait fini. »

Après un match à l’extérieur lors de sa dernière saison, la queue pour les autographes était si longue que l’école laissa les Langford utiliser la bibliothèque pour finir de gérer tout ce monde. Au fil de cette dernière saison, les requêtes devenaient parfois de plus en plus bizarres : des parents lui tendaient leur bébé, pour qu’il signe et prenne des photos avec eux, des enfants amenaient chaussures, téléphones portables, billets de banque pour que Romeo les signe.

« J’ai dit : ‘Bon, stop avec les bébés, plus de bébés, on ne tient plus les bébés.’ Il fallait que ça cesse », avoue Tim.

Cette dernière saison s’acheva plus vite que prévu pour Langford. Dans la demi-finale régionale, New Albany affronta Warren Central. Avec 62-62 au score et quatre secondes restantes, un joueur adverse parcourut tout le terrain et rentra un floater avec la planche tandis que le buzzer retentissait, mettant fin à la carrière lycéenne de Langford. Une vidéo montre un fan jaillissant sur le parquet et poussant Romeo dans le dos. Du sel sur une plaie béante pour une jeune star réalisant tout juste que quatre illustres années prenaient fin.

Tim navigua tant bien que mal à travers une marée de personnes attendant devant les vestiaires pour un autographe de son fils. Il dit à son fils qu’il l’aimait et qu’il avait bien joué, puis il évoqua la foule attendant dehors son autographe.

« Oui, je veux leur signer des autographes, » répliqua Romeo à son père.

« Ça m’a touché, explique Tim. Tu viens de perdre à la dernière seconde, c’est la fin de tes années lycée, il y a plein d’émotions qui se côtoient… Il y est allé, ça m’a touché, ça en disait tellement sur lui. »

Le potentiel de Langford a toujours été frappant.

« Sa progression ne s’est jamais heurtée à un mur, abonde Dion Lee, l’entraîneur de Langford en AAU. Il n’a eu de cesse de progresser, encore et encore. Quand on voit ça, très vite, les mots comme ‘spécial’ fusent. Beaucoup de gens disent que tel gosse a ‘une chance de’, qu’il ‘pourrait’. Romeo a dépassé ce niveau et on a commencé à dire qu’il était ‘vraiment à part’. »

Après avoir choisi de rester quatre ans à New Albany plutôt que de rejoindre une grosse écurie nationale pour se préparer à la suite, Langford est passé dans l’Indiana du statut de ‘phénomène de lycée’ à ‘célébrité locale et héros’.

Fin avril 2018, un peu plus d’un mois après le tir au buzzer qui avait mis fin à sa carrière au lycée, Langford annonça qu’il rejoignait l’université d’Indiana. Plus tard dans l’été, on lui demanda de participer à une parade à Madison, dans le même état mais à 45 minutes de chez lui. Assis dans une décapotable avec son père, Langford roulait en avant-dernière position du cortège, avec seulement Ickey Woods derrière lui. Woods, ancien joueur NFL, avait passé sa carrière entière avec les Cincinnati Bengals – l’équipe de football américain professionnelle la plus proche d’ici.

Tandis que la voiture des Langford roulait avec le reste du défilé, des nuées d’individus approchaient la voiture pour demander photos et autographes. La concentration était telle que l’arrière du cortège était pris dans un embouteillage, si bien que quelqu’un vint demander aux Langford de se mettre sur le côté afin que la voiture de Woods puisse continuer avec le reste de la parade.

« C’était la folie, franchement, rigole Tim. Je me disais, ‘on n’est pas à New Albany, on est à Madison !' »

À l’approche du début de la saison des Hoosiers, la hype autour de Langford atteignit des sommets. Indiana venait de manquer le tournoi NCAA 2017-18, pour la première saison avec Archie Miller comme coach. Avec sa signature, les fans attendaient Langford comme le messie.

Ce ne fut pas vraiment le cas. Langford, freshman, mena certes les débats au scoring avec 16,5 points de moyenne (et 5,4 rebonds), mais ne fut pas la force dominante que beaucoup attendaient, en partie à cause d’une blessure. En novembre dernier, Langford fut victime d’une déchirure d’un ligament au pouce, blessure qui nécessitait une opération. Les docteurs lui laissèrent le choix : mettre fin à la saison maintenant, se faire opérer et préserver sa cote en vue de la draft (il était cinquième du classement ESPN d’avant-saison), ou continuer à jouer malgré la douleur.

Langford choisit la deuxième solution, sans parler à son père de la blessure ni des options qui lui avaient été données.

« Plus que tout, je voulais être là pour mon équipe, racontait-il récemment. Je ne voulais pas les laisser tomber. Je voulais être là pour mes frères, je ne voulais pas qu’ils croient que je me préservais. Je me sentais capable de jouer malgré ça. »

Avec un bilan de 19-16, les Hoosiers manquèrent à nouveau d’accéder au tournoi. Début avril, Langford se présenta à la draft NBA et planifia une opération pour son pouce. Sa carrière à Indiana était terminée.

« Je pense qu’il y avait beaucoup de pression sur lui, mais je ne crois pas que ça venait des gens de la fac, analyse Shannon. Je ne pense pas que ça venait de ses coachs ou de ses coéquipiers là-bas, mais plutôt des gens et des fans de manière générale. Je pense que les gens s’attendaient à ce qu’il arrive et domine d’entrée de jeu. Pour moi, c’était injuste, Ro est un si bon joueur, capable de tant de choses si bien. Mais si l’équipe ne brille pas parfois, je ne crois pas qu’une seule personne est à blâmer. J’ai eu le sentiment qu’il se faisait parfois descendre de tous les côtés, et pour moi ce n’était pas mérité. »

Quatre jours après sa draft, Romeo, avec le reste des draftés des Celtics, inaugurait un nouveau terrain de basket à Roxbury. Le terrain, conforme aux normes NBA, est légendaire à Boston : c’est celui du Tobin Community Center, que le nom de Shabazz Napier surplombe, inscrit sur une bannière accrochée au toit.

Pour la première fois dans sa carrière, Langford ne sera pas l’attraction de tous les journalistes locaux. D’autres rookies de l’équipe pourraient avoir les faveurs des médias, de même que Jaylen Brown, Jayson Tatum et désormais Kemba Walker.

Langford devra s’adapter à de nombreux changements. Mais alors qu’une nouvelle page de sa carrière s’écrit, loin de l’Indiana, son état natal l’accompagne.

« Je voulais que mes parents et mon entourage vivent cela avec moi, conclut Romeo. Beaucoup de mes amis, des gens de chez moi, m’ont dit : ‘J’avais le sentiment d’être avec toi sur l’estrade.’ C’est quelque chose dont je suis fier. New Albany, je peux le dire, c’est moi. C’est qui je suis. »

Traduction de l’article de Masslive « Boston Celtics rookie Romeo Langford is reserved, but he achieved ‘rock-star status’ in Indiana » par Léo Hurlin, crédit photo : Evan De Stefano