Jaylen Brown raconte ses moments de doute : « Il fallait que je fasse taire la petite voix en moi »

Note du traducteur : cet article a originellement été écrit et publié par Jay King sur The Athletic, un site qui fonctionne sur un modèle économique de souscription payante. Considérant qu’il traite d’un sujet très rarement abordé dans la presse et a fortiori la presse basket française, nous avons demandé à son auteur l’autorisation de le publier traduit en français pour vous. Merci donc à Jay King d’avoir accédé à notre requête. N’hésitez pas à aller soutenir son travail sur Twitter et The Athletic, il constitue une de nos sources principales d’information.

Jaylen Brown prend le meilleur sur un défenseur des Spurs, accélère en direction de la peinture et étend son bras gauche pour finir au panier. Finir main gauche est devenu anodin pour ce joueur qui n’était à une époque pas considéré comme capable de jouer des deux mains. Mais, interrogez-le sur cette progression et il vous répondra peut-être que le développement de son jeu n’est pas limité à un aspect ou un autre. Il insiste pour rappeler qu’il est un joueur de basket. Un joueur qui essaie chaque saison d’améliorer toutes les facettes de son jeu.

Nous autres, spectateurs, voyons ce qu’il fait, mais ça ne représente pas nécessairement qui il est – et clairement pas ce qu’il sera. Pour Brown, c’est une distinction qu’il est important de faire. Il y a tant de facteurs qui déterminent la productivité d’un joueur : le système dans lequel il évolue, les coéquipiers qui l’entourent, les opportunités qu’il reçoit. Pour une action réussie bien particulière de Brown, il y a des heures de perfectionnement en coulisses. L’idée, explique-t-il, est de se préparer suffisamment pour avoir à réfléchir le moins possible une fois sur le parquet.

Brown n’a pas toujours réussi à jouer avec l’esprit libre. Il sait qu’il est capable de trop réfléchir sur un terrain, mais les problèmes qu’il a rencontrés lors de la saison dernière vont bien au-delà de cette tendance. Bien qu’il n’en a presque jamais parlé publiquement, le chemin cahoteux emprunté par les Celtics durant cette période l’a affecté, lui faisant ressentir une anxiété qu’il n’avait jamais expérimenté jusqu’alors en pratiquant son sport. Après avoir perdu sa place de titulaire et n’avoir pas su être à la hauteur des attentes individuelles comme collectives, Brown avoue désormais que son cerveau s’était empli de doute, de questions et scepticisme.

Même si certaines de ces sensations lui étaient étrangères, il était capable de réaliser qu’elles menaçaient son bien-être.

« Ce genre de choses tue des rêves, des carrières sur comme en-dehors du terrain, dans le basket comme dans la vie normale, abonde Brown. À l’instant où tu commences à douter de toi, c’est foutu. Il fallait que je fasse taire cette voix qui trottait dans ma tête. Tout le monde la connaît, cette voix. Ce n’est pas comme si j’étais le seul à avoir vécu ça. Je pense que tout le monde sur cette planète, probablement, vit avec cette petite voix qui leur dit de cesser, d’abandonner, de tout plaquer. Cette voix n’a jamais été aussi présente chez moi que l’année dernière. Il fallait que je fasse taire cette putain de voix qui me les brisait. »

Cette voix est plus silencieuse désormais. Brown explique qu’il a changé de mentalité, se tenant à l’écart de tous les bruits extérieurs qui avaient pu l’affecter par le passé. S’il n’était pas toujours prêt à gérer ses mises à l’épreuve l’an dernier, celles-ci ont constitué des leçons pour lui et l’ont renforcé intérieurement. Nous autres, spectateurs, voyons des finitions de la main gauche à cet instant, mais le vrai changement se trouve sous la surface.

À plusieurs reprises déjà cette saison, Brown relevait qu’il n’était pas utilisé de la même façon qu’avant pour justifier ses débuts tonitruants. Il ne se plaint pas de recevoir des questions sur ses progrès dans le jeu, mais suggère peut-être que le monde ne remarque que maintenant seulement des petites nouveautés dont il se savait capable depuis longtemps déjà. Il croit très clairement qu’il aurait pu avoir plus de responsabilités lors de la saison passée, mais il avait accepté de se mettre en retrait pour mieux s’insérer dans la nouvelle hiérarchie de l’équipe.

Tous ceux qui ont été impliqués dans cette équipe ont remarqué plus que tout l’absence de synergie. Peut-être plus que quiconque, Brown en a fait les frais. Après son explosion lors des playoffs 2018, il s’attendait à une nouvelle grosse saison. Au media day, il indiquait avoir travaillé pour éliminer certains défauts de son jeu. Durant une interview avec Bleacher Report, il prédisait également qu’il gagnerait cinq titres avant ses 28 ans. Badinerie ou fanfaronnade, Brown n’avait en tout cas aucune peur des attentes renforcées. L’équipe, dans son ensemble, voulait les feux des projecteurs car elle pensait pouvoir les assumer. Mais la chaleur l’a étouffée.

Quelques mois après être apparu sur le devant de la scène comme une future star, Brown lutta avec acharnement lors des débuts de saison avant de perdre son statut de titulaire. Tout le monde le voyait, ses statistiques étaient en baisse, mais très peu prirent la peine de penser à l’individu derrière.

Un individu qui luttait.

« J’ai vraiment été mis à l’épreuve, confie-t-il. Ma confiance en moi n’avait jamais vacillé comme ça. L’an dernier, j’ai vraiment ressenti beaucoup d’anxiété et d’autres choses de ce genre. Jamais je n’avais été testé comme ça, il fallait que je réponde. »

Les difficultés en interne de l’équipe, Brown ne les a pas toujours gérées sans bruit. À un certain stade, il remit publiquement en question le leadership de Kyrie Irving, avant de qualifier de « toxique » l’ambiance au sein du vestiaire de Boston. Au fil de la saison, Brown regarda également profondément à l’intérieur de lui-même, se mettant une immense pression sur les épaules : il fallait performer. Finalement, il rebondit et livra un basket solide au cours des derniers mois de la saison. Mais tout comme l’équipe, il ne fut pas à la hauteur des attentes de la pré-saison.

« Ça a été dur pour chacun d’entre nous, mais Jaylen est fort dans sa tête et il veut faire bien les choses, raconte Marcus Smart. C’est beau, sa compétitivité, c’est un compétiteur comme tout le monde dans cette ligue. C’est une bonne chose de vouloir devenir un grand. Mais quand il n’est pas sur les bons rails, ça le rend furieux. »

La période qui correspond à peu près au premier mois de la saison se révéla particulièrement frustrante. Les Celtics affichaient péniblement dix victoires pour autant de défaites. Sur ses 15 premiers matchs, Brown n’était qu’à 10,9 points de moyenne avec 36,2% de réussite au tir et 27,3% derrière l’arc. Presque du jour au lendemain, une part bruyante de la fanbase lui tourna le dos. En se connectant sur Twitter, où on lui avait autrefois collé une étiquette de star émergente, il pouvait lire une meute d’inconnus supplier les Celtics de le transférer. Certains joueurs prétendraient être insensibles aux critiques. Pas Brown.

« Je pense que c’est un marché dans lequel il est très difficile de jouer, avance-t-il. Il y a une pression énorme sur les athlètes, il faut que nous soyons performants. Peu importe que tu sois malade, sur les nerfs, peu importe ce qu’il se passe aux yeux des supporters. Ils veulent voir l’équipe gagner, et chaque joueur doit être à son niveau. En tant que fan, ça peut se comprendre. Mais en tant qu’individu, c’est différent. Quoi qu’il en soit, on sait ce que cette ville veut, mais j’espère qu’elle fait aussi tout ce qu’elle peut pour soutenir les joueurs, s’assurer qu’ils soient au mieux plutôt que les tirer vers le bas. Ça ne fait qu’empirer les choses. »

Mais Brown ne pouvait pas changer les fans. Il ne pouvait changer son rôle non plus. Voyant que sa saison partait dans la mauvaise direction, il chercha en lui des réponses. Il en déduisit que parfois, la meilleure chose à faire était de faire preuve de détachement, même si les autres ne comprenaient pas toujours cela. Pour lui, ce n’était pas qu’il s’en fichait, mais il avait besoin de rester positif et continuer à aller dans le bon sens. Il dit ne pas avoir sollicité beaucoup d’aide, mais a tout de même reçu des recommandations de lectures de la part de son grand-père.

« Beaucoup de choses en rapport avec l’astrologie, ce genre de choses, détaille-t-il. Pour savoir de quoi nous sommes faits. Il fallait que je me rappelle de qui j’étais, c’était bon pour moi. »

Brown décida de ne plus penser à ses statistiques. Il décida de ne plus songer à son rôle. Il réalisa que parfois, son travail mettait plus longtemps à porter ses fruits qu’il ne le voulait. Il décida d’accepter cela.

« Plus les athlètes apportent de crédit aux opinions des autres, plus ils y pensent, et plus ils seront sujets à des changements d’humeur, à ces balancements, à la pression, l’anxiété, le stress, tout ça. Je ne connais plus le stress parce que maintenant, je rentre en jeu et je joue. Je lance une balle. Brad n’a pas à appeler des systèmes pour moi. Je me dis juste, jouons. Vous comprenez ? Tout ça m’est égal, les choses sont ce qu’elles sont. Ça ne marche pas mal pour moi depuis. »

Quand on lui demande ce qu’il y a de différent pour lui cette saison, Brown a la réponse facile.

« Tout. »

Son rôle est plus important. Son coach, Brad Stevens, l’a intronisé titulaire dès le premier jour. Après neuf rencontres, les Celtics avaient le meilleur bilan de la ligue (8-1) et un Net Rating de +9,5. Brown tournait à 19,8 points, 7,2 rebonds par match et 53% de réussite. Tout cela constituerait des records en carrière pour lui. Jusqu’à présent, c’est dans son jeu proche du panier qu’il est le plus intéressant. C’était un souhait de sa part, mais il ne veut pas se retrouver étiqueté comme un slasher. Si les équipes se mettent à reculer en défense, il sait qu’il devra probablement recommencer à tirer à trois points.

« Les médias, les stats essaient toujours de te catégoriser, de dire qu’un joueur est ceci, cela. Je ne crois pas que quiconque puisse dire quel genre de joueur je suis. Je peux encore grandir et m’améliorer. Dans deux ans, je serai peut-être meilleur dans tous les secteurs parce que c’est comme ça que je bosse. »

Brown rappelle que, s’il était classé arrière à son arrivée en NBA, il joue désormais principalement au poste d’ailier fort. Il a tellement vécu de choses durant plus de trois années avec les Celtics, à commencer par cinq séries de playoffs remportées. Il s’est retrouvé sur le chemin de la gloire, il a découvert le doute et il semble à nouveau destiné aux sommets. Smart le trouve bien plus apte qu’avant de laisser ses erreurs derrière lui.

« Il ne s’enflamme pas, il ne se laisse pas abattre. »

Brown le dit, il croit en son talent et pense que personne, sinon lui, ne peut lui faire du mal. Il compte bien ne pas se mettre de bâtons dans les roues. Ce qui inclut de s’affranchir des pressions supplémentaires telles qu’une moyenne de points à atteindre, des honneurs à recevoir. Ce qui inclut de ne plus créer le doute en lui à cause d’un excès d’autocritique. Ce qui inclut de jouer librement et de ne plus trop réfléchir sur le parquet.

« Je me suis dit que je ne me mettrai pas en travers de mon chemin cette saison. »

En septembre, peu avant le training camp, Brown a rasé la coupe flat-top qui était devenue une de ses signatures. Pour certains, ce n’était qu’un simple changement de coupe de cheveux, mais pour lui, c’était comme le symbole d’une nouvelle vision des choses. Bien engagé sur son propre chemin à présent, il compte ne jamais laisser quelqu’un lui dire où aller.

« Quand j’ai coupé mes cheveux, j’ai décidé de dire que je m’en foutais. En coupant mes cheveux, j’ai arrêté de me soucier des choses. C’est en partie pour ça que j’ai coupé mes cheveux, c’était une façon de couper les ponts avec tout ça. C’était pour dire que je ne suis pas ce que vous pensez de moi, ni ce que vous voulez que je sois. Je suis moi, je suis bien comme je suis et votre opinion de moi ne m’importe pas. »

Traduction de l’article de The Athletic « Letting go of the anxiety: How Jaylen Brown learned to quiet the voice inside » par Léo Hurlin avec l’aimable autorisation de Jay King, crédit photo : Darren Abate/AP