Jayson Tatum est prêt

Jayson Tatum a officiellement fait Le Grand Saut, mais l’ascension du jeune Celtic vers le statut de star ne s’est pas faite sans anicroches. Les proches de la nouvelle tête de gondole de Boston, sa famille, ses entraîneurs, Danny Ainge et Bradley Beal racontent en détail comment il a surmonté l’adversité à chaque étape de son parcours, et jusqu’où sa volonté de perpétuer l’héritage de Kobe Bryant ira : bien au-delà de ce poignet en mousse violet qu’il porte.

Les mains de Jayson Tatum sont moites. Nous sommes en juillet 2018, et il se trouve à Newport Beach, en Californie. Il est en train de rencontrer l’homme qui figurait à une époque sur des posters aux murs de sa chambre d’enfance à Saint-Louis, Missouri. Tatum est bien loin de chez lui désormais, et ce qu’il est en train de se passer semble à des années-lumières de la réalité.

« La vache, se dit Tatum. Je suis vraiment là, assis à parler avec mon idole. »

De l’autre côté de la table se trouve Kobe Bryant, qui a invité Tatum dans ses bureaux pour le rencontrer et bosser avec lui au gymnase le lendemain. Tout cela est écrasant, et le Black Mamba sent que Tatum est anxieux.

« Qu’est-ce qu’il y a, Jayson ? lui demande Bryant. Ne sois pas nerveux. Discutons ! »

Et ils discutèrent. Des heures durant. Bryant confia à Tatum comment il avait composé avec la pression lorsqu’il était lui-même encore un ado en NBA. Il lui apprit des façons de se préparer mentalement aux matchs. Il raconta comment il avait tiré le maximum de sa carrière de Hall of Famer longue de vingt ans avec les Lakers.

« N’attends pas la situation parfaite. Provoque-la, lui conseilla Kobe. N’attends pas que quelqu’un te la serve sur un plateau d’argent. Ne laisse personne t’empêcher de devenir un très grand. Peu importe ta situation, peu importe ton âge. Sois ce genre de joueur. »

Un an et demi plus tard, Tatum devient ce genre de joueur. Dans sa troisième saison avec les Celtics, Tatum, qui fête aujourd’hui ses 22 ans, a été nommé pour la première fois All-Star et tourne à 24 points, 7 rebonds et 3 assists de moyenne tout en affichant de l’autre côté un niveau digne d’une All-Defensive Team. Sur les douze matchs qu’il a disputés en février, Tatum a scoré en moyenne 31 points, avec un TS% de 64. Dans l’histoire des Cetics, il est ainsi devenu le cinquième joueur seulement à tourner à 30 points ou plus sur un mois. L’un de ses tous meilleurs matchs durant cette période fut contre les Lakers, lorsqu’il égala son record de points avec 41. Depuis ce match, Tatum porte un poignet en mousse violet en hommage à Kobe, décédé avec huit autres personnes dans un crash d’hélicoptère aux environs de Los Angeles le 26 janvier dernier.

Le décès de Bryant a bouleversé Tatum. Quand la nouvelle est tombée, il était en compagnie de son père, Justin Tatum, à New Orleans. Le bus de l’équipe allait bientôt partir pour rejoindre la salle des Pelicans.

« C’était un moment joyeux, on était là en train de dévorer nos sandwichs de chez Popeyes, de parler de choses de la vie par chez nous, se rappelle Tatum père. Puis Jayson a regardé les notifications sur son téléphone et sa mâchoire est tombée. Après ça, on n’a plus parlé jusqu’à la fin du repas ni en rentrant à l’hôtel. »

« Je me suis senti mal, j’avais mal au ventre. Je n’y croyais pas, se souvient Tatum. Ça semblait irréel. Ça me semble toujours irréel. »

Tatum se sent chanceux d’avoir pu s’entraîner avec Kobe il y a de ça deux étés, mais son rêve était bien plus grand que de simplement rencontrer son idole. Quand il était en CP ou en CE1, Tatum avait eu cet échange avec sa mère, Brandy Cole-Barnes :

« – Je veux devenir comme Kobe.
– Oh, donc tu veux devenir basketteur ?
– Non. Je veux devenir Kobe. »

« Je lui ai dit : ‘Tu ne devrais pas vouloir devenir Kobe, tu devrais vouloir devenir meilleur que Kobe.’ Jayson m’a regardé comme si j’avais une corne qui poussait sur le front. Il a dit : ‘Meilleur que Kobe ? On voit bien que tu ne sais pas qui c’est.’ Il était jeune, mais je voulais qu’il comprenne qu’on ne doit pas vouloir devenir quelqu’un d’autre. Mais à la fin de la conversation, il était encore catégorique : ‘Je veux devenir Kobe.' »

Il voulait aussi devenir l’un de ces héros qu’il voyait autour de lui. Penny Hardaway était par exemple un ami de la famille, et il était parvenu à faire la différence en-dehors des parquets dans sa ville natale de Memphis. Autre exemple : Bradley Beal, qui était devenu un lycéen de Saint-Louis aussi accompli en classe que sur le parquet. Mais surtout, sa mère, qui avait travaillé si dur pour joindre les deux bouts et avait dû sacrifier ses ambitions sportives à elle pour élever son fils.

Tout au long de son parcours de basketteur, Tatum a dû faire face à des obstacles. À Saint-Louis, quand il n’était qu’un gosse rachitique. À la fac de Duke, lorsqu’il s’est blessé avant même d’avoir pu jouer un match pour les Blue Devils. Chez les Celtics, en ayant du mal à confirmer après une première saison incroyable. Mais l’éthique de travail qui l’accompagne depuis si longtemps l’a porté jusque là où il se trouve aujourd’hui : aux portes du statut de superstar dans une équipe des Celtics qui ira peut-être aussi loin qu’il pourra la porter lors des prochains playoffs.

Houston Rockets v Boston Celtics

À 19 ans, Cole-Barnes n’était que dans sa première année universitaire lorsqu’elle a donné naissance à Tatum. Le père de Tatum étant joueur professionnel aux Pays-Bas, Cole-Barnes a dû élever son fils pratiquement toute sa jeunesse durant, avec l’aide de sa propre mère et de sa filleule. Cole-Barnes était elle-même une athlète ciblée par de grandes facs, mais elle avait dû refuser des offres qui lui proposaient de jouer au volleyball en Division I ou II afin de mettre de l’argent de côté, payer la crèche et élever son fils sans partir loin. Elle étudia à l’Université du Missouri-Saint-Louis avant de sortir diplômée d’une école de droit. Jusqu’à ses huit ans, elle amenait souvent Jayson en cours avec elle. Elle se levait tôt pour faire les courses. Elle se couchait tard pour faire ses devoirs. Jayson dit d’elle qu’elle est une « supermaman ».

« Je n’avais pas de compte d’épargne jusqu’à ce que Jayson arrive en NBA. On était en mode survie. »

Un jour, lorsque Tatum était à l’école élémentaire, elle venait d’aller le chercher et de le ramener à la maison quand elle vit épinglée sur la porte d’entrée une notice de saisie.

« On a dû trouver de quoi s’en sortir », se souvient-elle.

Elle dût faire des emprunts, prendre des avances sur son compte retraite, et faire des choix financiers difficiles pour éviter la catastrophe.

Quels qu’étaient les défis que rencontrait la famille, Tatum continuait de travailler son jeu. Il se levait en avance le matin pour travailler sur son tir avant l’école, et restait dehors à travailler dessus le soir jusqu’à ce que des voisins se plaignent du bruit de la balle qui rebondit. Son père, rentré au pays en 2006, finit par réaliser :

« Je commence à me gratter la tête et me dire que ce gosse tient peut-être un truc. »

Cole-Barnes fait le même constat et contacte un ami de la famille, le fils de son entraîneur de volleyball au lycée. Cet ami, c’est Beal, tout récemment auréolé du titre de joueur de l’année du pays au niveau lycée avec l’équipe de Chaminade College Preparatory School. Beal s’apprête à partir pour l’Université de Floride, et met la famille en contact avec son entraîneur personnel Drew Hanlen. Au départ, Hanlen refusa d’innombrables demandes de la part de la mère de Tatum, qui n’avait que 13 ans. Cole-Barnes appela alors Beal afin que celui-ci fasse le forcing auprès de Hanlen. Ce dernier finit par céder et donna une unique chance à Tatum : s’il tenait le rythme du premier entraîenement, alors il accepterait de lui donner des leçons.

Quelques jours plus tard, Hanlen et Tatum se retrouvent dans un gymnase pour une session matinale. 35 minutes après le début, Tatum n’en peut plus. Cole-Barnes se souvient même que son fils avait dit être au bord du malaise. Hanlen raconte que la mère de Tatum lui a même dit au téléphone qu’il avait « failli tuer son bébé ».

« Mais Jayson m’a dit : ‘Maman, il aurait fallu qu’ils me traînent hors du parquet pour que j’abandonne.' »

Hanlen accepta d’en faire un de ses clients. Tous les jours pendant une semaine, ils passèrent 90 minutes à travailler exclusivement sur le jab step en prenant pour modèles Kobe, Michael Jordan, Tracy McGrady et Carmelo Anthony.

Le niveau était relevé pour le jeune Tatum, mais c’était ce niveau auquel sa mère l’avait habité. Elle avait fixé des attentes très élevées pour elle-même et pour son fils. Cole-Barnes n’autorisait ainsi pas son fils à jouer au basket s’il n’avait pas de bonnes notes à l’école. Le mantra : « Pas de C ». La seule fois où Tatum ramena un C à la maison, il apprit à ses dépens que sa mère ne rigolait pas lorsqu’elle retira son nom d’un tournoi où il devait jouer.

« L’adversité, ça forge », profite Tatum désormais.

Peu de choses ont changé. Lorsque Tatum a été nommé All-Star, Cole-Barnes a enjoint son fils à passer à l’étape suivrante : ne plus être un All-Star de second rang, quelqu’un qui n’est pas certain d’être choisi, mais devenir un All-Star indiscutable, quelqu’un qui sait qu’il en sera.

« Tu peux mieux faire que d’être là, anxieux comme ça, à te demander si tu seras choisi parmi les remplaçants. Souviens-toi de cette sensation l’an prochain, et tout le monde saura que tu es un All-Star. Tu ne seras plus là à croiser les doigts et espérer que tu seras choisi. »

Avant sa saison freshman à Duke, Tatum s’est blessé au pied et a dû manquer le camp d’entraînement ainsi que huit matchs. À son retour, il semblait à la peine pour se déplacer défensivement et ne trouvait pas son rythme en attaque. L’assistant de Duke Jon Scheyer se souvient :

« Quand il était dans le dur comme ça, on a pu voir son caractère. Il n’a jamais cherché d’excuses après un match, il ne s’est jamais plaint. Il a toujours cherché à savoir ce qu’il pouvait mieux faire. »

Jusqu’au tournant. À la mi-temps, alors que son équipe perdait de quatre points chez Virginia, Mike Krzyzewski, le coach de Duke s’en est pris à Tatum :

« Arrête un peu de jouer comme un gosse tout mou de Saint-Louis ! »

En deuxième mi-temps, Tatum inscrivit 21 de ses 28 points, fut dominateur en défense, et Duke s’imposa de 10 points. Danny Ainge livre son sentiment :

« Le fait de l’avoir vu lutter à Duke avec sa blessure avant de trouver sa place et de devenir le meilleur joueur du tournoi ACC a joué sur notre choix. On sentait bien ce choix. »

C’est un an plus tôt que Tatum avait tapé dans l’œil de Ainge : au Nike Hoop Summit, un match de gala annuel qui rassemble les meilleurs lycéens du monde entier. Ainge était également tombé sous le charme de Markelle Fultz lors de l’événement, et il aurait en 2017 l’occasion de drafter l’un des deux. Boston, qui possédait le premier choix de la draft grâce aux Nets, fit énormément de recherches pour s’assurer de faire le bon choix.

« Lors des entretiens d’avant draft, tout le monde dit ce qu’on veut entendre, explique Ainge. Je savais ce que Jayson voulait, mais je ne savais pas jusqu’où il était prêt à aller pour devenir un grand. Tous les joueurs veulent ça, mais tous ne sont pas prêts à faire le nécessaire pour le devenir. »

Les Celtics posèrent des questions sur chacun des joueurs : est-ce qu’ils aimaient passer du temps supplémentaire à la salle, comment ils se comportaient avec leurs coéquipiers, comment ils réagissaient si on les privait de ballons, et comment ils affrontaient les obstacles. Les Celtics entendirent l’anecdote de Coach K taillant un costard à Tatum. Ils apprirent que depuis jeune adolescent, Tatum se rendait au gymnase à 6h du matin. Ils découvrirent que la famille de Tatum le soutenait depuis toujours dans sa quête pour ce sport qu’il aimait si intensément. Ce qu’ils apprirent au sujet de Fultz était parfois moins reluisant. Fultz était considéré immature et ne jouissait pas du même soutien que Tatum. Lors de son deuxième essai avec les Celtics, Fultz ne fut pas en réussite, et Ainge commença à explorer des pistes pour descendre dans la draft. Selon certaines sources, Boston espérait obtenir un choix un peu plus bas et récupérer d’autres assets pour les envoyer dans un autre trade et faire venir Paul George, finalement échangé au Thunder plus tard durant l’été.

Les Celtics reçurent Tatum pour un deuxième essai, et il brilla, inscrivant presque 90% de ses tirs à trois points : en catch-and-shoot, en sortie de dribble, depuis différents endroits. Qu’ils descendent ou non dans l’ordre de la draft, il était désormais clair pour les Celtics qu’ils sélectionneraient Tatum. Une source confie :

« On pouvait voir que leur cœur avait chaviré. Danny était décidé, et quelques jours après le trade était bouclé. »

Le trade envoya le premier choix aux 76ers, qui sélectionnèrent Fultz, et rapporta aux Celtics le troisième choix utilisé sur Tatum ainsi qu’un premier tour de draft supplémentaire.

« On avait simplement le sentiment que Jayson avait l’opportunité de devenir un très très bon joueur et qu’il collerait bien à notre culture, résume Ainge. Ce que j’aime chez lui, c’est qu’il a ce désir de devenir un grand. On peut toujours bosser sur plein d’aspects techniques, mais il faut qu’un joueur ait cette mentalité pour devenir un grand, il faut cette détermination pour trouver et corriger ce qui ne va pas. Vous savez, Jayson a des attentes très élevées à son sujet, des objectifs très ambitieux en tant que basketteur, et c’est ce que j’aime le plus chez lui. »

NBA: Boston Celtics at Utah Jazz

Au moment de la draft, Ainge avait une inquiétude principale au sujet de Tatum : pourrait-il devenir un grand défenseur ? Tatum s’était montré irrégulier en défense à Duke, en partie à cause de la blessure mais aussi parce qu’il était si mince.

« Les Celtics ne me parlent que de ça depuis que je suis en NBA. »

L’été dernier, l’assistant des Celtics Jay Larrañaga a envoyé à Tatum une liste de 20 stars actuelles ou passées qui avaient reçu une nomination dans une All-Defensive Team au cours de leurs cinq premières saisons NBA. Des joueurs comme Kobe, Scottie Pippen, Kawhi Leonard. Le message ? Beaucoup de grands joueurs étaient d’excellents défenseurs avant de devenir des stars réputées en attaque. L’idole de Tatum était un exemple de choix. Lorsqu’il avait 21 ans, durant la saison 1999-2000, Bryant tournait à plus de 20 points pour la première fois de 15 saisons, et avait reçu sa première nomination All-Defense pour la première de 12 fois.

Vis-à-vis de Tatum, Pippen était la comparaison préférée de Larrañaga pour « sa longueur et son intelligence ». Une comparaison à laquelle ne croyait pas initialement Tatum, jusqu’à ce que d’autres commencent à faire des parallèles du même acabit. L’été dernier, durant les entraînements de Team USA, Gregg Popovich dit à Tatum qu’il pouvait devenir un joueur complet et d’élite comme Kawhi ou George. Larrañaga lui dit en blaguant :

« Je te l’ai dit il y a trois ans et tu n’y croyais pas. Maintenant que c’est Pop qui te dit que tu peux devenir un Kawhi, là tu y crois. »

Mais comme le dit Tatum, la différence vient peut-être des cinq titres de Popovich.

« J’adore Pop, ça signifiait beaucoup pour moi d’entendre ça de lui. »

Tatum a également fait un bond en défense cette saison. Il devient une vraie gêne pour les adversaires n’ayant pas le ballon. Selon NBA Advanced Stats, il tourne à 2,8 déviations de balle, 1,3 interceptions et 0,9 contres par match. Seuls deux autres ailiers affichent de telles moyennes : Robert Covington et Jonathan Isaac. Il cause des ravages lorsqu’il perturbe les lignes de passes comme dans l’extrait ci-dessous. Joel Embiid s’en va au panier mais Tatum est dans la position idéale pour empêcher l’entry pass.

« Jayson est observateur, loue Larrañaga. Il n’y a pas besoin d’expliquer grand-chose. »

Son entraîneur en chef, Brad Stevens, utilise Tatum comme un stoppeur à plusieurs postes. On l’a récemment vu défendre sur la durée face à CJ McCollum, Anthony Davis, Donovan Mitchell et James Harden. C’est rare qu’on retrouve la menace offensive principale d’une équipe en défense sur l’un des meilleurs joueurs avderses, mais les Celtics sont confiants sur leur utilisation de Tatum face à quiconque. Dans l’extrait ci-dessous, ce dernier lutte face à Davis au poste avant de chiper le ballon.

Tatum est suffisamment solide et long pour défendre sur des intérieurs comme Davis, mais c’est contre d’autres ailiers qu’il est à son meilleur.

Dans l’extrait ci-dessus, il semble refléter chaque feste de Kawhi afin de contenir sa pénétration, avant de contester solidement le tir grâce à sa longue envergure de 2m11. Les Celtics perdaient de trois points à cet instant mais gagnèrent le match grâce à la défense de Tatum sur Leonard lors des dernières possessions. Parmi les ailiers, Tatum se classe deuxième de la ligue derrière P.J. Tucker lorsqu’il s’agit de dissuader son adversaire direct de scorer ou de faire une passe décisive, d’après des stats fournies par NBA Advanced Stats. Toujours d’après NBA Advanced Stats, Tatum se retrouve régulièrement face au meilleur attaquant adverse parce qu’il switche sur les écrans sur le porteur de balle en moyenne huit fois par match, ce qui le classe dans le top 15 de la ligue.

Pour Stevens, les progrès défensifs de Tatum sont le signe d’un leadership qui se développe : il joue dur, communique, et donne le ton pour le reste de l’équipe en exécutant des tâches moins glamour que le scoring.

« Mon plus grand objectif pour Jayson et Jaylen [Brown], vis-à-vis de leur trajectoire en NBA, c’est qu’ils deviennent deux des meilleurs leaders de la ligue. C’est ce qui m’importe le plus. »

Brown, drafté troisième un an avant Tatum, a lui aussi fait des progrès remarquables des deux côtés du parquet cette saison. Mais Tatum est devenu l’alpha en attaque, et Stevens commence à se reposer sur lui.

« Je n’ai rien fait de particulier, il est juste de plus en plus à l’aise. »

Devenir à l’aise a pris du temps à Tatum. Certes, il a mené l’équipe à un Game 7 de Finales de Conférence lors de son année rookie, mais sa seconde saison – celle qui a suivi son entraînement estival avec Bryant – n’a montré que des progrès marginaux en attaque.

« C’était vraiment, vraiment frustrant », se souvient-il.

Pour certains fans, le ratage de l’an dernier est à imputer à Kyrie Irving, mais en réalité Tatum n’était pas assez fort pour porter l’équipe. D’après Synergy, en 2018-19, il n’inscrivait que 0,6 points par possession jouée en isolation, ce qui le classait dernier des 85 joueurs ayant joué au moins 70 isolations.

« Il y avait du déchet technique sur lequel il a dû apprendre à faire mieux et à mieux exécuter », confesse Austin Ainge.

Les Celtics enjoignirent donc Tatum à améliorer sa répartition de tirs au cours de l’été suivant afin de prendre davantage de trois points et de layups. Cette saison, la sélection de tirs de Tatum est très différente :

Distribution de tirs en isolation et sur pick and roll de Jayson Tatum

Zone de tirsSaisons 1 et 2Cette saisonDifférence
Au panier29%25%-4%
À mi-distance55%31%-24%
À trois points16%44%28%

Tatum, qui tentait plus de la moitié de ses tirs en iso ou sur pick and roll à mi-distance, n’en tente désormais que moins d’un tiers, si l’on en croit les chiffres de Synergy Sports.

« Jayson a pris ça très au sérieux », reconnaît Stevens.

Et ça se voit sur le parquet. Tatum ne se repose plus sur ce tir à mi-distance mais va jusqu’au panier. Il prend désormais ses stepbacks et sidesteps derrière l’arc des trois points. Les changements font de lui un des scoreurs les plus efficaces de la NBA, puisqu’il inscrit 1,1 points par possession d’isolation ou de pick and roll d’après Synergy. Comment en est-il arrivé à ce résultat ? Par le travail.

« Le point-clé de notre travail cet été a été de générer plus de tirs à trois points, avec des sidesteps, des stepbacks, des shuffle-outs, des pull-ups rapides derrière l’arc », confirme Hanlen.

L’an dernier, Tatum ne prenait qu’1,4 tirs à trois points en sortie de dribble par match pour une réussite de 32,4%. Cette saison, il est leader au classement du taux de réussite de trois points sans passe décisive avec 40,4% de tirs réussis et 4,5 tentatives en sortie de dribble derrière l’arc. Un tir qui fonctionne face à n’importe quels joueurs, y compris les meilleurs défenseurs qu’il soit.

Au cours de l’intersaison, Tatum s’est également astreint à attaquer davantage le panier en tirant moins de floaters, en prenant de grandes enjambées sur ses pénétrations et en allant chercher le contact du défenseur au panier. C’est une formule qu’il avait déjà appliquée au début de sa carrière mais les résultats n’avaient pas été probants. Sur ses 18 premiers matchs, Tatum tirait à 51% sur les tirs aux alentours du panier. L’ingrédient clé pour la plupart des grands scoreurs, c’est la réussite près du panier, qu’il s’agisse d’inscrire le layup ou de provoquer la faute. Quelque chose qu’il manquait à Tatum… jusqu’alors. Hanlen explique :

« On a remarqué que quand des gars comme James Harden ou Bradley Beal pénètrent, ils stoppent leur dribble assez tôt puis font leur mouvement et provoquent le contact. Jayson essayait de provoquer le contact puis stopper son dribble et c’est pour ça qu’il perdait beaucoup le ballon. »

La nuance est subtile mais cruciale. Le pourcentage de réussite de Tatum au panier est passé de 51% sur ses 18 premiers matchs à 64% sur les matchs qui suivent depuis, et son taux de lancers obtenus augmente en parallèle. La menace de son tir extérieur en combinaison avec ses progrès au panier l’a fait passer d’un des pires scoreurs de la ligue sur ses pénétrations à l’un des meilleurs.

Jayson Tatum sur ses pénétrations

Catégorie statistiqueClassement 2018-19Classement 2019-20
Taux de points63e3e
Fautes provoquées106e12e
Taux de pertes de balle112e11e

Données fournies par NBA Advanced Stats. Minimum 300 pénétraations. L’échantillon de la saison 2018-19 est composé de 126 joueurs contre 92 pour la saison 2019-20.

« Chaque année, il va rajouter un truc à son jeu qui surprendra les gens, lance Beal. Mais quoi que ce soit, ça aura du sens. Quand tout ça sera terminé, il aura été mille fois meilleur que moi. »

Beal explique qu’il a dû ajouter à son propre arsenal une parade à ses sidesteps et stepbacks afin de faire hésiter la défense et s’ouvrir un accès au panier. Il prédit que Tatum devra réussir le même ajustement une fois que les défenses liront mieux son jeu. Le playmaking est devenu un aspect de plus en plus important du jeu de Beal avec l’arrivée de traps et de double teams. Tatum fait lui aussi face à une pression supplémentaire. Avant d’être nommé All-Star, Tatum faisait l’objet de 11 double teams par match, un nombre qui est depuis passé à 16. La production de l’équipe est solide lorsque Tatum subit cela, puisque sur l’ensemble de la saison l’équipe inscrit 1,1 points par possession sur ces situations. Les défis seront plus relevés une fois les playoffs arrivés, mais si l’on se fie à son historique, Tatum devrait pouvoir s’adapter et performer.

Boston Celtics v Los Angeles Lakers

Depuis tout petit, Tatum voulait être nommé All-Star. Il achetait les maillots All-Star de Kobe et avait espéré le devenir lors de sa saison sophomore, tout comme Kobe l’avait été pour la première de ses 18 sélections. À l’entame de sa troisième saison, Tatum admet qu’une nomination « pesait lourd dans ma tête ».

« Quand j’ai appris que je l’étais, c’est comme si on m’avait ôté un poids des épaules. J’ai pu me relaxer, cesser de m’inquiéter. Depuis ça, je joue sans le moindre stress. »

Ses adversaires ressentent certainement du stress quand il rôde dans la peinture avec ses longs bras ou qu’il joue en isolation en tête de raquette. Mais l’homme qui l’a drafté ne veut pas voir Tatum trop se relâcher. Que c’eût été durant sa carrière de joueur, d’entraîneur, de commentateur TV ou de dirigeant, au cours de ses quarantes années passées en NBA, Ainge a vu plus d’un joueur devenir une étoile filante.

« Ma plus grande peur, c’est que Jayson ait trop de réussite et ne maintienne pas son niveau de travail, ne garde pas cette humilité et ce désir de continuer à vouloir devenir aussi fort que certains des plus grands joueurs de l’histoire. Les gens vont le cibler désormais, et le challenge ne sera que de plus en plus relevé. Si tu veux vraiment honorer Kobe, il est indispensable d’avoir la même éthique de travail, la même flamme, la même envie de devenir un vrai grand joueur. »

La vraie gloire requiert un succès prolongé. De bien des façons, Tatum n’en est qu’au début. Mais sa trajectoire n’en reste pas moins difficile à ignorer. Au minimum, Tatum sera un joueur important d’une équipe playoffable tout au long de son apogée. Au maximum ? Eh bien, LeBron James l’a cité comme un des futurs visages de la NBA.

« Avec des Zion [Williamson], Ja Morant, Luka Doncic, Trae Young, Jayson Tatum et j’en passe, la ligue est entre de bonnes mains. Je suis heureux d’en être et d’assister à leurs premières années depuis les parquets. »

Bientôt, des enfants réclameront des posters de Tatum pour leur chambre. Ou peut-être, dans ce monde, il sera le fond d’écran de leurs téléphones. Chez lui aujourd’hui, Tatum possède toujours des souvenirs liés à Kobe. Après le décès de ce dernier, Tatum a demandé à des amis de sa famille de récupérer ses modèles de chaussures de Kobe, ses maillots, afin de les mettre en valeur chez lui. Pour Cole-Barnes, c’est un rappel constant de ce que signifiait Kobe pour lui et de la passion, de la flamme qu’ils ont en commun.

« Il a toujours aimé le basket. Il a toujours bossé sans relâche pour devenir le meilleur, je suis sûr qu’il continuera. »

Traduction de l’article de The Ringer « Jayson Tatum Is Up to the Challenge » par Léo Hurlin, crédit photo : Jarvis Kim